Niger : un coup d'état qui fait du bien?

Depuis quatorze ans, Claude Kayser et son association La croix d'Agadez œuvrent pour aider les habitants, en grande majorité Touaregs, de la vallée de Boughoul au Niger. Et ce n'est pas le coup d'état militaire survenu le 18 février 2010 en plein conseil des ministres et renversant le président du pays, Mamadou Tandja, qui va les en dissuader... La preuve : quinze jours seulement après les événements, le président de l'association embarquait pour Niamey, la capitale nigérienne. A son retour, il témoigne pour dijOnscOpe de l'atmosphère de soulagement qui règne dans le pays depuis le putsch mais aussi d'une certaine idée de l'humanitaire...


Bref rappel des faits...

En août 2009, à cinq mois de la fin de son mandat, le président du Niger, Mamadou Tandja, organisait un référendum permettant de faire passer de deux à trois mandats présidentiels la limite permise par la constitution et de rallonger son propre mandat de trois ans... La Cour constitutionnelle ayant émis un avis défavorable, ce dernier prenait la décision de dissoudre le parlement. Le 18 février 2010, les militaires nigériens menaient un coup d'État au palais présidentiel, en plein conseil des ministres, où ils faisaient prisonniers le président ainsi que quelques uns de ses ministres (ces derniers ont été relâchés depuis, mis à part Mamadou Tandja).

Créant un Conseil suprême pour la restauration de la démocratie, la junte a nommé un nouveau chef de l'État, Salou Djibo (chef d'escadron), en attendant l'organisation de nouvelles élections. A ce jour, aucune date n'a été fixée mais les militaires ont assuré qu’aucun membre du Conseil suprême ou du gouvernement de transition ne seraient candidat à ces élections. Depuis, des opposants à l'ex-président exilés à l'étranger depuis huit mois ont pu rentrer au pays : Hama Amadou, l'ancien Premier ministre, et Mahamane Ousmane, l'ex-président du Parlement.

Clauden Kayser, bonjour. Vous êtes arrivé à Niamey le 02 mars 2010, avant de partir pour Agadez puis en direction de la vallée de Boughoul. Deux semaines plus tôt, un putsch militaire renversait le gouvernement nigérien... L'ambiance était-elle encore tendue ?

"Vous savez, la population soutient le coup d'état. Dans la rue, j'ai vu des sourires qu'on ne percevait plus depuis longtemps... Et puis il n'y a pas eu de victimes, hormis quelques gardes du Palais présidentiel. Maintenant, le gouvernement, l'Assemblée... tout est dissout. Ce qu'il va se passer, quand est-ce que seront fixées de nouvelles élections présidentielles, nous ne savons pas. En revanche, je sais de bonnes sources que les militaires sont décidés à rendre le pouvoir aux civils. Ce sont de jeunes officiers qui ont fait le coup d'état parce que le Niger est à la dérive et qu'il arrive un moment où il faut faire quelque chose...

Les militaires ne sont pas les seuls à "avoir fait quelque chose" : les Touaregs, que vous connaissez bien, ont également mené une rébellion pendant plusieurs années avant de déposer les armes fin novembre 2009. Avez-vous suivi ces événements ?

Je me rends deux fois par an au Niger : en mars et en septembre désormais. Alors oui, j'ai suivi cette rébellion, la troisième en 25 ans, qui avait commencé en mars 2007. A cette époque, les Touaregs* ont repris les armes car il existe un problème très simple à comprendre en ce qui les concerne : les richesses minérales (uranium, zinc, pétrole, etc) se trouvent sur leurs terres mais ils n'en profitent guère. D'ailleurs, les légendes anciennes d'il y a deux, trois ou quatre siècles, qui sont contées par les femmes, racontaient déjà que dans les montagnes se trouvaient des trésors... Ça se vérifie aujourd'hui ! D'autre part, il existe vraisemblablement un problème inter-ethnique (Haoussa, Djerma et Touaregs) qui n'est pas réglé... En tout cas, à l'époque de la rébellion, nous avons été la seule association à obtenir des visas.

Justement, dans un pays instable politiquement et socialement, comment réussissez-vous à travailler ?

Il faut savoir que si les autorités vous demandent de ne pas aller dans une zone, vous n'y allez pas. Après, s'il y a des gens qui sont kidnappés... Ça me fait penser à un conseiller communal local qui m'a dit un jour : "Moi, quand je vois descendre un blanc de l'avion, je le regarde et je me demande ce que je vais pouvoir lui prendre". Cette réflexion est due à l'image que nous, occidentaux, renvoyons... En tout cas, l'association respecte à la lettre les lois du pays et c'est pour cela qu'on nous laisse faire. C'est ça l'essentiel, non ?

Et que laisse-t-on faire au juste à l'association ?

J'ai créé l'association il y a quatorze ans, sur la base d'une expérience bien assise en Afrique. Son concept est simple : il s'agit d'un partenariat où chaque action est décidée par la population qui en outre propose des projets. On ne fait rien sans l'aval des habitants, on ne leur dit jamais qu'ils doivent faire ci ou ça. Par exemple, pour la construction d'une école, les habitants apportent l'eau, le sable et la main d'œuvre et nous, nous payons un maçon (environ 50 euros par mois) avec deux manœuvres professionnels. De la même manière, deux centres de soins ont été construits. Il existe désormais neuf coopératives agricoles et 70 hectares de jardins maraichers. Malheureusement, 80 % ont été détruits par les pluies diluviennes de septembre 2009 et à ce jour, 35% des jardins sont remis en état... Je le sais car lors de ma dernière mission en mars, nous avons fait un bilan avec les habitants qui n'avaient pas osé nous dire que tout avait été détruit par peur que l'on ne revienne pas...

Il y a dix ans, à notre arrivée, les femmes faisaient encore du troc et n'avaient jamais vu de blancs ; les gosses se sauvaient quand on apparaissait... Aujourd'hui, 200 d'entre eux sont scolarisés, dont 50% de filles. A ce propos, le chef de tribu était venu me dire au tout début : "Si je comprends bien, il faut que j'envoie les filles à l'école". A quoi j'avais répondu que c'était lui qui voyait puisqu'il était chef... Sinon, depuis la rentrée de 2009, nous finançons la scolarisation de 27 enfants dans deux collèges d'Agadez. Je les ai vus un par un par un la dernière fois que j'y suis allé, histoire de jeter un œil sur leurs bulletins. Ils ne sont pas terribles mais il y en a trois ou quatre qui dépassent nettement la moyenne.

Sur le site de l'association, il est écrit qu'"1 € recueilli ici, c’est 1 € investi là-bas". Est-ce entièrement vrai ?

Oui, les membres de l'association payent de leur propre poche les missions de quinze jours au Niger, ce qui nous revient généralement à 1.000 euros par personne. Et puis nous rendons régulièrement compte de nos actions à nos 150 adhérents de Côte d'Or, Bretagne, du Sud-Est, d'Alsace ou de la région lyonnaise. De temps en temps, certains se montrent très généreux et ils peuvent nous indiquer dans quel domaine il souhaite investir leur don. On organise également pas mal de manifestations en France : des brocantes, des marchés de Noël, etc.

Comment décrieriez-vous vos rapports avec les Touaregs ?

Les Touaregs sont pauvres, simples, illettrés mais ce sont des seigneurs. Chez eux, l'honneur est une chose primordiale ; ils n'ont qu'une parole. S'ils vous trahissent, c'est que vous avez dû faire une erreur avant... Pour vous donner un exemple : nous avions fait un prêt aux éleveurs locaux, qui nous avaient royalement ignorés pendant six ans, afin qu'ils puissent acheter du bétail. Ils sont passés d'une trentaine d'animaux à plus de 700 ! Et au bout de six mois, ils sont venus nous rembourser cash. Cela veut dire qu'ils nous respectent et que nous faisons partie du système tribal. C'est parce que nous nous sommes pliés à leur rythme à eux. C'est certain que c'est beaucoup plus long mais les résultats sont là. Tout ce que nous faisons est ainsi : c'est eux d'abord et nous après. Nous, nous sommes comme la dune sur le vent, nous ne faisons que passer..."

dijonscop.com
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