«Aqmi : des jihadistes et des voyous»


Correspondant de RFI et l’AFP à Bamako depuis vingt ans, Serge Daniel a suivi de près l’apparition puis la montée en puissance d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi). Alors que cette organisation terroriste détient toujours six otages français et que le Sahel est le théâtre d’un nouveau conflit entre des groupes rebelles touaregs et le pouvoir de Bamako, il vient de publier Aqmi, l’industrie de l’enlèvement, aux éditions Fayard. Entretien.

L’enlèvement de ressortissants occidentaux, notamment français, est-il un moyen ou une fin en soi pour Aqmi ?
Il y a un vernis idéologique: l’islam, la volonté d’instaurer la charia sur ce que cette organisation appelle «les Emirats», une vaste région qui comprend le Sahel et l’Afrique de l’Ouest. Mais ce qui distingue les membres d’Aqmi des chebabs en Somalie, par exemple, c’est le business des otages. Il a commencé en 2003 avec l’enlèvement d’Allemands notamment. Berlin a alors demandé à Bamako de ne pas user de la force et de négocier. 5 millions d’euros ont été débloqués pour obtenir leur libération. Cela a créé un appel d’air. Et pour Aqmi, une organisation d’origine algérienne, le Mali est apparu comme un «entrepôt» d’otages.
Diriez-vous que les activistes d’Aqmi sont des jihadistes ?
Oui, mais aussi des voyous, pour lequels la prise d’otages est devenue une activité centrale. Et autour d’eux gravitent les sous-traitants, souvent des jeunes désœuvrés qui sont le premier maillon de la chaîne.
En novembre dernier, c’est un jeune de ce type qui a participé àl’enlèvement des deux Français à Hombori (Serge Lazarevic et Philippe Verdon, ndlr). En revanche, c’est l’un des chefs d’Aqmi, Abu Zaïed qui a mené directement l’opération d’Arlit,dans le nord du Niger, quand sept personnes ont été enlevées pour venger un raid franco-mauritanien mené en juillet 2010, où sept membres d’Aqmi ont été tués.
Les négociations pour obtenir la libération des otages est aussi un business pour les médiateurs…
C’est vrai. J’en connais un qui paie ainsi la scolarité de ses enfants à l’étranger… Mais il faut insister sur le fait que ce sont les Occidentaux qui paient les rançons. Les médiateurs interviennent à la demande du gouvernement malien, lui-même sous la pression des Occidentaux. En 2003, Berlin a payé un 4x4 à l’un d’entre eux pour mener les tractations dans le nord du Mali. Areva a versé 13 millions d’euros pour la libération des deux employés africains et de l’épouse de l’un de ses salariés. Les Espagnols 8 millions pour deux de leurs ressortissants…
Ces sommes ont permis à Aqmi d’acheter quantité d’armes, des véhicules, du carburant, et de recruter. Pour commettre d’autres crimes.

Aqmi comporte quelques centaines d’hommes tout au plus. Comment expliquer un tel pouvoir de nuisance ?
N’oublions pas que le Nord Mali représente une fois et demie la France. La densité est de 1,2 habitant au kilomètre carré. C’est immense et, vu du ciel, comment savoir qui circule dans tel ou tel 4x4 ? La région est truffée de montagnes et de grottes. La solution ne peut pas être uniquement militaire. Il faut également un volet de développement. Notamment pour éviter le recrutement de jeunes Touaregs au sein de petites katibas, des sariyas (petites brigades). Car Aqmi soigne ses relations avec la population locale: ses membres ne lui font pas de mal, ils font du social, distribuent des vivres et des médicaments gratuitement.
A Paris, on dénonce le manque de combativité des autorités de Bamako, voire un certain laxisme de sa part. Ces critiques vous paraissent-elles justifiées ?
La position du Mali est la suivante: Aqmi ne vient pas de chez moi, il faut le combattre tous ensemble. Bamako n’a pas les capacités militaires de mener la lutte seul. La grande erreur du Mali, cela a été d’accepter de jouer le rôle de médiateur. Comme je l’ai dit, cela a incité Aqmi à s’installer dans le nord du pays. Le Mali a sa part de responsabilité, mais il n’est pas le seul.
Comment en sortir ?
La lutte sera globale ou ne sera pas. Il faut que les autres pays aux premières loges – Algérie, Niger, Mauritanie – coordonnent leur action. Mais aussi associer le Tchad et le Maroc, qui – aux yeux d’Aqmi – est stratégique, car c’est la porte d’entrée pour l’Union européenne.
Aqmi peut-il profiter du conflit entre Bamako et les rebelles touaregs pour se renforcer ?
Il est clair que Bamako ne peut pas lutter sur deux fronts en même temps. Aqmi et les Touaregs partagent le même espace dans le Nord Mali. Je suis pour ma part convaincu qu’ils ont combattu côte à côte à Aguelhoc, où des exécutions sommaires de soldats ont eu lieu fin janvier.
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