Au Niger, des solutions contre la malnutrition existent

Frappé par la sécheresse, le Sahel se prépare à vivre une nouvelle crise alimentaire.À travers des programmes innovants, ce pays montre la voie à suivre.


Les patients vont et viennent à un rythme rapide. L’accueil est professionnel. Le personnel médical efficace. Il faut mesurer, peser, soigner. Sur l’ordonnance, une employée du centre de santé note : Nafissa, un an, 5 kg,« sévèrement malnutrie » ; Missaria, 3 ans, 8 kg, « sévèrement malnutrie ». Leur mère, Huma, prend les rations de « plumpy dose », un médicament contre la malnutrition, puis s’échappe à travers les ruelles de Bambey, une localité de la région de Tahoua, dans le sud du Niger. Une autre mère de famille a pris aussitôt sa place dans la file.

Son enfant sera pris en charge. Elle le sait, il est inutile de s’impatienter.« Ici, on n’a jamais manqué de médicaments », affirme-t-elle. Cela n’a rien d’extraordinaire au Niger. Dans ce pays au climat aride ou semi-aride, les centres de dépistage et de soin de la malnutrition fonctionnent mieux qu’ailleurs en Afrique de l’Ouest. Gérés par les organisations non gouvernementales (ONG), l’ONU ou les autorités, ils passent même pour des modèles du genre. Ils sont nombreux. Bien équipés. Accessibles.

Selon les prévisions, ces cliniques ne désempliront pas cette année. La saison des pluies a été mauvaise dans la bande sahélienne. De la Mauritanie au Tchad, les stocks des céréales sont au plus bas. « J’ai déjà mangé la récolte 2011, prévient Huma. Et les champs ne seront pas ensemencés avant l’été. » L’alerte a été lancée dès novembre dernier. Sans attendre le pic de la crise alimentaire, Mahamadou Issoufou, le nouveau président du Niger, a appelé à l’aide, rompant avec les silences de son prédécesseur, Mamadou Tandja.

VERS DES ACTIONS PLUS PÉRENNES


En 2011, près de 20 % des enfants soignés pour malnutrition dans le monde étaient de nationalité nigérienne. Malgré son immense pauvreté, le pays fait figure d’exemple en matière de prise en charge de la malnutrition.« Ici, on cherche et soigne les enfants malnutris, observe Guillaume Le Duc, responsable des programmes pour Alima, une ONG de santé.D’autres pays du Sahel ont probablement un nombre de cas comparables, mais ils ne font pas l’effort de les détecter. » Le dispositif de lutte contre la faim ne s’appuie pas seulement sur les organisations internationales.

Peu à peu, des ONG locales constituées de travailleurs humanitaires aguerris prennent le relais des étrangers, qui restent discrets sur le terrain par crainte des enlèvements des extrémistes islamistes d’Aqmi. « Les mentalités ont changé au Niger, témoigne le docteur Harouna Souley, responsable de l’ONG Forsani, une association locale épaulée parMédecins sans frontières. Il y a dix ans, on considérait qu’un bébé malnutri était possédé par un esprit mauvais. Aujourd’hui, les mères parlent de maladie et nous envoient leurs gamins. La prochaine étape, c’est la prévention de la malnutrition. »

Des donateurs aux autorités locales, tout le monde souhaite désormais sortir de l’aide d’urgence pour aller vers des actions plus pérennes. Car les crises alimentaires se succèdent tous les deux ans, voire tous les ans, au Sahel. Les épisodes de sécheresses se rapprochent. Le changement climatique devient une réalité. « Je suis né dans un village du centre du Niger, confie le ministre des affaires étrangères, Mohamed Bazoum. Il y avait de l’herbe, des arbres, des animaux, des pasteurs. Là-bas, il n’y a plus rien aujourd’hui. La région a été transformée en désert. »

AUGMENTER LES ZONES IRRIGUÉES


Le nouveau gouvernement nigérien affirme vouloir s’affranchir des aléas de la pluviométrie. C’est le sens de l’initiative dite « 3 N » : « Les Nigériens nourrissent les Nigériens. » Haut fonctionnaire, Alahoury Diallo pilote ce projet discuté actuellement avec les donateurs étrangers. « Il faut améliorer les capacités de résilience des populations les plus faibles », résume ce fils d’éleveur. Il parle d’augmenter les zones irriguées, de forer des puits pour le cheptel, de doubler la production de céréales, de créer des stocks, de lancer des cultures maraîchères entre deux saisons des pluies.

Les microprojets ne manquent pas dans l’agriculture familiale, un secteur qui occupe 80 % de la population active. Certains programmes changent réellement le quotidien des paysans. Celui du hameau de Garbey, près de la frontière entre Niger et le Mali, fait figure d’exemple : un jardin potager y pousse dans un environnement semi-désertique. Les villageois l’arrosent en puisant l’eau d’une mare d’une centaine de mètres de diamètre. « Ce réservoir naturel s’était ensablé au fil des décennies », raconte Issoufou Souleymane, le chef de la communauté.

L’an dernier, les villageois ont creusé le fond de la mare, et élevé deux murets contre l’avancée du désert. La cuvette s’est remplie durant la saison des pluies, de juin à septembre. Elle a alimenté le jardin pendant quatre mois, avant de s’assécher. Entre-temps, la paysanne Hani Soumeila a récolté des salades, des patates douces, des choux, des tomates. Ses 13 enfants ont mangé ce qui n’avait pas été vendu sur le marché. « La récolte a été désastreuse cette année avec la sécheresse, résume Hani Souleima. Le jardin nous a sauvé la mise. La mare, c’est la vie. »

« NOURRITURE CONTRE TRAVAIL »


Hommes et femmes ont désensablé leur piscine naturelle grâce au projet « Nourriture contre travail » lancé par le Programme alimentaire mondial (PAM). « D’habitude, les hommes quittent le village après la récolte et partent travailler en Libye, au Nigeria, ou en Côte d’Ivoire, poursuit le chef du village. Ils n’ont pas le choix s’ils veulent nourrir leurs enfants. Avec les distributions alimentaires du PAM, ils ont pu rester. Le village a profité de leur force de travail pour se développer. »

À Garbey, les ménages comptent sept enfants en moyenne, bien que certaines fratries atteignent les 30 personnes. Ces chiffres expliquent pourquoi la population du Niger double tous les vingt ans. Les autorités recensent 15 millions d’habitants aujourd’hui. Au rythme actuel, ils seront 50 millions en 2050 à vivre dans un pays au climat désertique et semi-désertique. Maîtriser la croissance démographique reste un défi. Ici, on ne parle jamais de limitation des naissances, un terme tabou, mais d’espacement des grossesses par la pilule, le stérilet ou l’implant contraceptif.

Sahiya Abdoulaye, 30 ans, a opté pour la troisième solution. Un employé de Médecins du monde approche une grosse seringue de son bras. En deux temps, il lui injecte une petite capsule qui diffusera pendant trois ans une hormone dont l’action est similaire à la pilule contraceptive. L’opération dure une dizaine de minutes. La jeune femme n’a pas poussé un cri. Avant la nuit, elle aura rejoint son mari et ses cinq enfants dans son village de brousse. « Je viens d’avoir des jumelles, confie-t-elle. L’une d’entre elle est malnutrie. Je manque de lait. Ma grossesse m’a épuisée. Il faut que je me repose avant d’envisager un autre gamin. »

« SANS LA RELIGION, LE MESSAGE NE PASSE PAS »


Pour accepter le contraceptif, Sahiya Abdoulaye a dû demander l’autorisation à son époux. Le chef de famille l’a donnée. Pourquoi aurait-il refusé ? Le marabout du village avait, en amont, sensibilisé la communauté sur l’intérêt de planifier les naissances. « Ces maîtres d’écoles coraniques ont une grande autorité sur la population », précise Badou Hedwige Hounon, responsable du programme de MDM, l’une des rares ONG qui se risque à travailler sur des programmes de contrôle de la natalité.

Si certains restent réticents, la majorité des marabouts adhère à l’argumentaire de l’ONG. Moukeila Momoni est l’un de ces imams qui parcourent les villages pour s’entretenir avec les leaders religieux. « Sans la religion, le message ne passe pas, précise cet érudit. Or, il n’y a rien dans le Coran qui s’oppose au planning familial. Au contraire, il est dit que pour bien nourrir ses enfants, il faut espacer les naissances. »

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