Au nord du Mali, la gestation d’un drame

Pendant que les élections, la crise de l’euro, les velléités nucléaires de l’Iran, la situation en Afghanistan, et quelques autres grandes peurs de notre époque retiennent notre attention, un drame se prépare sous nos yeux sans que nous y prenions garde.


Certes, il suffit d’évoquer le nord du Mali pour que les sourcils se froncent. Sept Français y sont toujours retenus en otages par AQMI, du moins le croit-on. Qui est réellement AQMI ? Où se trouvent nos compatriotes ? On en sait en fait si peu de choses que, sous prétexte de ne pas prendre le risque d’interférer dans de possibles et probables négociations secrètes, on préfère ne pas aborder le sujet.


Mais les lignes bougent très vite et très fort dans cet immense territoire couvrant les quatre cinquième du Mali, comprenant tout l’est et le nord du pays, le long des frontières nigériennes, algériennes et mauritaniennes. Alors que, selon ce qu’on nous en dit, AQMI serait à localiser dans les étendues totalement désertiques de l’extrême nord de cette région, c’est plus au sud, vers Mopti, Tombouctou, Gao, Ansongo et, plus à l’est, vers Kidal, Ménaka et Andéraboukane, que montent les tensions.


L’exaspération des Touareg


La rive gauche de ce fleuve « dans les sables » qu’est le Niger a toujours été la zone de contact entre les hommes du désert, Touareg essentiellement, pasteurs, guerriers et nomades, et les peuples sédentaires noirs, Songhoys, Peuhls, Dogons, Bambaras… Les premiers venaient y échanger le sel récolté dans les sebkras sahariennes, contre les productions des seconds. Ils opéraient bien parfois parmi eux quelques rezzous, histoire de se fournir en esclaves, moyennant quoi ils étaient craints et… respectés.


La règle et le crayon du colonisateur, en fixant, sur la carte, des frontières arbitraires entre le Mali, le Niger, la Lybie, l’Algérie et la Mauritanie ont partagé le peuple Touareg entre ces cinq pays, en faisant autant de minorités là où ils étaient les maîtres.


Le temps qui passe ne change rien à l’affaire. Les Touareg ne supportent pas leur nouveau statut. S’en sont suivies toute une série de guerres et de révoltes, de traités de paix et de plans d’intégration qui n’ont, en fin de compte, strictement rien changé à leur exaspération. Ce n’est pas faute pourtant, côté malien en tous les cas, d’avoir tenté la voie de la négociation.


Lors des dernières élections présidentielles, en 2007, la majorité d’entre eux a apporté son soutien au président Amadou Toumani Touré, que tout le monde, là-bas, appelle familièrement ATT, en échange de sa promesse de prendre en compte quelques-unes de leurs principales revendications. C’est ainsi qu’on rêvait déjà, vers Ménaka, d’une forme d’autonomie. La région devait être séparée de celle de Gao à laquelle elle était rattachée, pour être elle-même érigée en « cercle », ce qui correspond à un statut intermédiaire entre nos régions et nos départements. Le « cercle » de Ménaka n’a jamais vu le jour. ATT termine son second et dernier mandat et les Touareg estiment qu’ils sont toujours les laissés pour compte.


Les accrochages se multiplient


C’est dans ce climat de déception, alors que l’on entre dans la période électorale, qu’est intervenu l’événement considérable que constitue le retour de Lybie de quelques centaines de Touareg sur lesquels il semble que Kadhafi ait spéculé pour assurer son ultime défense. Il les avait doté d’un armement formidable dont ils se sont bien gardé de faire usage. Voyant la tournure que prenait les choses en Lybie, ils sont rentrés au pays non sans avoir complété leur arsenal en se servant, comme beaucoup d’autres l’ont fait, dans les réserves inépuisables du régime libyen déchu.


Bien que le distinguo soit bien difficile à établir, l’erreur serait d’assimiler tous les Touareg aux quelques centaines de ceux pour qui il n’est plus d’autre issue que par les armes. Très nombreux sont ceux qui continuent de penser que la solution à leurs problèmes ne peut pas être trouvée dans un affrontement avec le seul pouvoir malien.


Il n’en reste pas moins que, cette fois, à tort ou à raison, les tenants de la force, grâce à l’énorme matériel de guerre dont ils se trouvent disposer, estiment que les Touareg ont enfin retrouvé les moyens d’imposer un retour à leur puissance passée.


Depuis le début de l’année, les accrochages se multiplient. Regroupés au sein du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), ces anciens de Lybie et quelques factions parmi les plus radicales ont attaqué les garnisons de Ménaka, d’Aguelhok et de Tessalit. Le 24 janvier, on a vu apparaître à leur côté des combattants que les journaux maliens qualifient de « salafistes », sinon de membres d’AQMI. Ils ont, ce jour-là, repris Aguelhok dont l’armée régulière les avait chassés quelques jours auparavant, et sont accusés d’avoir perpétré un véritable carnage parmi des soldats maliens à court de munitions… D’autres attaques ont encore eu lieu notamment à Anderaboukane et à Léré.


Les communautés noires se mobilisent


Il se trouve pourtant que cette immense région du nord Mali n’est pas habitée que par des Touareg. Loin s’en faut puisque, d’après les responsables de Ganda Izo, 80% de la population est noire. Ce sont ces Songhoys, ces Peulhs, ces Dogons et ces Bambaras qui s’insurgent contre les revendications – et les actes – quelque peu hégémoniques des Touareg du MNLA.


Créé au printemps dernier, le mouvement Ganda Izo – « le fils du terroir » ou « le patriote » en songhoy – entend bien défendre ses intérêts et s’ériger en garant de la sécurité. Par tous les moyens. Il s’insurge contre le fait que des salafistes soient associés à des négociations, qui se déroulent actuellement à Alger entre le gouvernement et les Touareg, alors que la majorité noire dont il se réclame n’a même pas été consultée. Mais il entend aussi « assurer la sécurité des populations et de leurs biens à travers la mise en place d’unités d’auto-défense »… Le 2 février, il publiait un communiqué annonçant crânement que ses forces avaient réoccupé des postes abandonnés par l’armée « suite aux menaces d’attaques par les rebelles »…


Elles aussi multiplient les opérations sur le terrain, même si leurs moyens semblent bien dérisoires en comparaison de ceux du MNLA. Elles menacent de s’en prendre aux agents recruteurs qui enrôlent à tour de bras des jeunes de toutes origines tentés par l’aventure de la sédition.


Le spectre des luttes interethniques


Sous prétexte de palier aux insuffisances – pour ne pas dire plus – de l’armée et d’un gouvernement prêt, selon Ganda Izo, à toutes les concessions aux Touareg pour avoir la paix, ce sont les éléments redoutables d’une lutte interethnique qui sont en train de se mettre en place. Cela est d’autant plus grave que le Mali, patchwork ethnique s’il en fut, avait toujours réussi, jusque-là, à éviter le piège.


La situation s’est tellement dégradée, depuis quelques semaines, que Médecins du Monde a été contraint de suspendre ses activités dans le nord du Mali. Constatant « l’exode de plusieurs dizaines de milliers de personnes, qui ont trouvé refuge dans des campements au Mali, mais aussi en Mauritanie, au Burkina Faso et au Niger » l’ONG « s’inquiète de voir ainsi l’espace humanitaire se réduire, au moment où le déficit alimentaire chronique du Sahel prend des proportions très inquiétantes et impose le développement d’activités de prévention et de traitement de la malnutrition. »


Certes, ce qui se passe actuellement au nord et à l’est du Mali n’est rien de plus que ce dont nos journaux sont emplis quotidiennement. Certes, il n’y a là ni pétrole ni enjeux géostratégiques primordiaux. Encore que la présence et l’influence grandissante d’AQMI ne soit pas à négliger.


Il y a tout de même là-bas sept de nos compatriotes toujours détenus et une population, qu’elle soit noire ou Touareg, qui continue de subir les conséquences d’une délimitation territoriale absurde que nous leur avons laissée en héritage. Autant de raisons pour se sentir étroitement concernés.


Didier Cornaille,http://blogs.mediapart.fr/blog/didier-cornaille/080212/au-nord-du-mali-la-gestation-dun-drame 08-02-2012

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