Mali : Un colonel touareg nous a dit...





Le 17 janvier 2012, des hommes solidement armés ont attaqué des cantonnements militaires à Manaka, Adaramboukaré et Tessalit, trois localités sahariennes du Nord-Mali. Depuis, les combats se font âpres. Même s’il est difficile de dresser aujourd’hui un bilan fiable, ce, d’autant plus que chacun des belligérants donne plus ou moins des chiffres en deçà de la réalité du terrain, le doute n’est plus de mise : les morts se comptent par centaines et les réfugiés par milliers dans les pays voisins. Hier, en fin de matinée, nous avons rencontré dans notre capitale un des ténors de cette rébellion : il s’appelle Hassane Ag Mehdy, il est officier de l’armée malienne et porte fièrement son grade de colonel. Pour lui, contrairement aux idées reçues, le nord du Mali n’est pas occupé seulement par des Touaregs, mais aussi par des Peulhs, des Sonraï et des Arabes, qui se sentent marginalisés, délaissés, abandonnés à leur propre sort par l’Etat central : dans le septentrion malien, à en croire notre interlocuteur du jour, il n’y a ni infrastructures socio-éducatives, ni routes, ni eau, rien !
Bref, les habitants de cette zone ne se sentent plus Maliens. « Et la solution passe par l’indépendance du nord du Mali qui occupe les 2/3 du territoire ».


Entretien exclusif.


Peut-on connaître qui est le colonel Jimmy ?


• Je m’appelle Hassane Ag Mehdy, dit Jimmy, le Rebelle pour les intimes. Je suis colonel de l’armée malienne. Je vivais au Burkina, mais après les Accords de Ouagadougou de 1990, j’ai regagné mon pays, le Mali. Mais comme vous le savez, depuis quelques jours dans le nord du Mali, je suis devenu une cible. C’est pourquoi je suis revenu au Burkina.


Quelles fonctions avez-vous occupées dans l’armée malienne ?


• Dans l’armée malienne, j’ai assumé tous les commandements, de commandant du premier escadron jusqu’à commandant de région. C’est le plafond. J’ai servi aussi comme officier au Liberia durant la guerre que ce pays a connue.


Dans quel cadre séjournez-vous au Burkina ?


• Je suis ici au Burkina pour des raisons évidentes. Comme je vous le disais tantôt, les derniers développements au Mali (Nldr ; la rébellion touarègue) ont fait que j’étais devenu une cible. Alors, j’ai décidé de trouver refuge quelque part. Mon choix a porté bien naturellement sur le Burkina Faso où je vivais, je vous le disais, bien avant les Accords de Ouagadougou dont je suis un des signataires. Je fais partie des derniers à avoir quitté le Mali.


Vous dites que vous étiez devenu une cible. Qu’est-ce qu’on reproche au colonel que vous êtes ?


• Ce n’est pas à moi seulement qu’on en veut, mais à toute la communauté touarègue et arabe. C’est devenu une guerre de couleurs. On a brûlé et cassé des pharmacies, des domiciles de conseillers du président, de ministres, etc.


On sait que vous avez été un élément actif de la rébellion touarègue au Mali dans les années 90. Qu’en est-il aujourd’hui ?


• J’ai participé activement à la rébellion de 1990. J’étais même chef de guerre et contrôlais toute une zone. Je n’ai pas participé aux accords de Tamarasset ni à ceux du pacte national. Après 1990, j’ai rejoint les rangs de l’armée régulière, mais aujourd’hui, je suis de nouveau dans la rébellion.


Depuis une cinquantaine d’années, il y a toujours eu des remous dans cette partie du pays. Peut-on savoir ce que les Touaregs réclament exactement ?


• Vous savez, le problème touareg n’a pas commencé hier. Il date de 1963, mais jusqu’aujourd’hui, il n’a toujours pas trouvé sa solution. Les autorités maliennes n’ont jamais pris à bras-le-corps ce problème. Pire, on a même l’impression qu’on recule. Comment pouvez-vous comprendre que le Nord-Mali, qui représente les 2/3 du territoire avec un million de km2 et environ deux millions d’habitants, soit laissé à lui-même ? Pas d’eau, pas d’infrastructures socio-éducatives, pas de routes... Rien ! Quand vous arrivez dans cette partie du Mali, vous avez l’impression d’être dans deux pays différents. C’est inadmissible. Vous savez, le Touareg est un homme à la foi simple et compliqué. Les seules choses qui comptent à ses yeux, ce sont sa dignité et sa culture, en un mot, la considération. Si vous touchez à l’un de ces éléments-là, vous allez le croiser sur votre chemin. Aujourd’hui les populations de cette région, qui regroupe les Touareg, les Arabes, les Sonraï et les Peuls, en ont marre et veulent résoudre leurs problèmes par et pour eux-mêmes.


Mais le président ATT a quand même essayé de résoudre le problème en déliant les cordons de la bourse pour financer par centaines de milliards de F CFA des projets dans cette partie du pays !


• Vous parlez de quels projets ? Nous, en tout cas, nous n’avons rien vu. Le Nord reste comme il a toujours été, malgré les projets dont vous parlez. Nous ne savons pas où va cet argent. Vous savez, on peut fabriquer des chiffres sur papier et parler de financement de projets de développement. Il n’y a rien sur le terrain. Rien.


Avec cette crise à épisodes, on a l’impression qu’il y a comme un acharnement sur les autorités maliennes. Les rebelles auraient-ils des velléités séparatistes ?


• Je l’ai toujours dit à qui veut l’entendre. Le Nord-Mali veut son indépendance. Les quatre peuples cités plus haut vivent mal, très mal à cause de la négligence et du dédain des autres. Ils connaissent mieux leurs problèmes et sont bien placés pour les résoudre eux-mêmes. Pour nous, la résolution de ces problèmes passe par l’indépendance du Nord-Mali. Ni plus, ni moins. Nous sommes fatigués du diktat de Bamako.


La solution pour vous passe donc par la séparation ?


• Absolument. Il nous y ont obligés en créant une sorte de "nous et vous". Nous ne voulons plus vivre dans un même Etat. Nous voulons notre liberté, notre indépendance.


Difficile alors d’envisager une médiation ?


• Nous ne refusons pas de médiation. Le problème, c’est qu’il y a eu trop de négociations et aucune n’a permis de résoudre le problème du Nord-Mali parce qu’en face il y a réellement un manque de volonté. Nous n’y croyons plus tellement.


Pensez-vous que cette partie du pays dispose d’assez de ressources pour se développer elle-même ?


• Le développement, c’est avant tout dans la tête. Il faut le courage et la détermination. Après, on peut voir avec qui composer pour se développer.


Entretien réalisé par Boureima Diallo & Nankoita Dofini






L’Observateur Paalga/Burkina Fasso
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