Serge Daniel: «La hantise d’Aqmi, c’est une intervention des forces françaises»


Serge Daniel, correspondant de RFI au Mali, en reportage dans le nord du pays en 2009, devant l'épave du fameux boeing «Air Cocaïne».




Aqmi, l'industrie de l'enlèvement : c'est le titre du dernier livre de Serge Daniel, le correspondant de RFI et de l'Agence France Presse à Bamako, publié aux éditions Fayart. Au nord du Niger et au nord du Mali, Aqmi (al-Qaïda au Maghreb islamique) a fait des Occidentaux une marchandise qu'on enlève puis qu'on revend, ou qu'on exécute. Comment fonctionne cette entreprise criminelle ? Serge Daniel était l'invité de Christophe Boisbouvier, ce mardi 28 février.



  
  
RFI : Serge Daniel, les auditeurs vous connaissent bien, mais avec votre livre, vous allez plus loin dans l’enquête sur al-Qaïda. Votre ouvrage s’appelle L’industrie de l’enlèvement. Et de fait, on apprend que le rapt des 7 otages d’Arlit il y un an et demi [le 16 septembre 2010 sur le site d’extraction d’uranium dans le nord du Niger NDLR] a mobilisé une trentaine d’éléments d’al-Qaïda ?
Serge Daniel : Tout à fait. Une trentaine d’éléments mais il faut commencer par les sous-traitants parce que le premier sous-traitant, c’est celui qui vole le véhicule, le véhicule qui a été immatriculé au Bénin. Ceux qui indiquent les 7 personnes à enlever, et puis des complicités toujours en interne dans la société, par exemple Areva.
RFI : Vous dites aussi que les chefs d’al-Qaïda se méfient des téléphones satellites et ils préfèrent le bon vieux téléphone portable ?
S. D. : Exactement parce qu’aujourd’hui dans le désert, tous les satellites sont sur tables d’écoute américaines, françaises etc. Même des pays comme la Mauritanie écoutent facilement aujourd’hui. Alors, ils prennent des téléphones portables avec des puces qu’ils changent tout le temps.
RFI : Vous dites une puce, un appel ?
S. D. : Une puce, un appel. Ils achètent par exemple 100 puces, c’est-à-dire 100 appels. Ça leur permet de passer parfois quasiment  inaperçus.
RFI : Mais il faut le réseau pour cela ?
S. D. : Il faut le réseau, donc ils s’approchent des zones où il y en a. Dans le désert, à 20 ou 30 kilomètres d’une localité où il y a du réseau, ils peuvent téléphoner.
RFI : Vous dites que les chefs d’al-Qaïda sont bien équipés en ordinateurs, mais ils écoutent aussi la bonne vieille radio. Vous écrivez que c’est un Sénégalais qui écoute et traduit RFI pour eux. Et vous précisez même que ce Sénégalais vous appelle de temps en temps ?
S. D. : Tout à fait. Il appelle d’un numéro caché. Je ne sais pas qui lui a donné mon numéro. Il appelle d’autres journalistes également. Il faut savoir qu’ils sont très organisés. Les chefs historiques sont algériens, membres du GIA (Groupe islamique armé). Mais Aqmi (al-Qaïda au Maghreb islamique) recrute également au Sénégal, au Mali, en Guinée-Conakry, en Guinée-Bissau.
RFI : Il y a une industrie de l’enlèvement, mais il y a aussi une industrie de la médiation ? Si un médiateur réussit une libération d’otage, combien touche-t-il ?
S. D. : Attention, il faut faire la différence entre les médiateurs. Il y a des médiateurs qui ne touchent systématiquement rien. Je connais par exemple un médiateur à qui l’Espagne à l’époque avait donné de l’argent, une enveloppe, et le médiateur a répondu « Stop, moi je travaille pour mon gouvernement, je travaille pour le prestige de mon pays ». Mais d’autres médiateurs touchent effectivement de l’argent, entre 150 et 200 000 euros par otage libéré.
RFI : Et du coup, n’y a-t-il pas compétition ou des embrouilles entre médiateurs ?
S. D. : En 2008, des otages autrichiens sont enlevés. Et effectivement, il y a eu brouille entre deux médiateurs et ça a failli faire capoter les négociations pour la libération de ces otages autrichiens.
RFI : Parmi ces médiateurs, il y a des notables touaregs. Mais à force de discuter avec al-Qaïda, est-ce qu’ils ne sont pas devenus leur complice ? Est-ce qu’ils sont encore fiables ?
S. D. : Touareg n’est pas égal à al-Qaïda. Mais c’est évident qu’il y a une petite unité combattante aujourd’hui dirigée par un certain Abdelkrim Taleb, il est Touareg et il est d’Aqmi. Il peut y avoir des passerelles.
RFI : Et ces dernières semaines, n’y a-t-il pas eu des relations fortes entre al-Qaïda et les rebelles touaregs. On pense au massacre d’Aguelhoc à la fin janvier ?
S. D. : Sur le massacre d’Aguelhoc, je suis catégorique, al-Qaïda au Maghreb islamique et des  éléments rebelles étaient sur le terrain contre l’armée malienne. Maintenant il ne faut pas généraliser, mais je rappelle quand même qu’ils sont sur le même terrain, surtout au nord-est du Mali.
RFI : Les complicités d’al-Qaïda au sein de l’armée malienne. Vous rappelez l’assassinat, par al-Qaïda, du chef des services de renseignements de l’armée malienne. C’était il y a trois ans à Tombouctou. Son tort, c’est qu’il ne voulait plus coopérer avec al-Qaïda ?
S. D. : C’est évident qu’il avait des rapports - permettez l’expression - incestueux avec al-Qaïda au Maghreb islamique. Il était accusé à l’époque d’avoir travaillé avec eux. Et subitement, après, il a voulu retourner sa veste et cela n’a pas du tout plu à al-Qaïda au Maghreb islamique.
RFI : Et à force de toucher des rançons, al-Qaïda est devenu très riche. Est-ce que des officiers maliens ne sont pas achetés ?
S. D. : Il y a des brebis galeuses partout, des militaires, des civils, des commerçants. Il y a une chaîne de complicité.
RFI : La faiblesse de l’Etat malien face à al-Qaïda n’est pas due au fait que l’Etat est infiltré par al-Qaïda ?
S. D. : Le cœur de l’Etat n’est pas infiltré à Bamako, je ne crois pas. Mais évidemment, lorsque vous voyez un avion qui atterrit dans le désert, il est possible de se poser des questions pour savoir s’il n’y a pas des complicités.
RFI : Le fameux avion d’ « Air Cocaïne » ?
S. D. : Le Boeing à cocaïne. Ce que le Mali dit, c’est que nous ne pouvons pas combattre al-Qaïda au Maghreb islamique, seul. Il faut que toutes les armées de tous les pays du Sahel combattent ensemble al-Qaïda. C’est discutable ou pas, mais c’est le point de vue du gouvernement malien.
RFI : Parmi les six otages français détenus actuellement par al-Qaïda, il y en a 4 qui sont prisonniers depuis près d’un an et demi. C’est exceptionnellement long. Pourquoi ?
S. D. : Tout simplement parce que les négociations traînent. Je sais qu’il y a eu des preuves de vie il n’y a pas longtemps, mais par preuves de vie ce n’est pas forcément des photos. Cela peut être un appel ou un mot d’un membre d’al-Qaïda qui dit : ils sont toujours en vie. Ça traîne à mon avis parce que les responsables d’al-Qaïda veulent s’inviter dans un débat de politique intérieure en France –nous sommes en pleine campagne électorale. En plus, il faut savoir qu’ils sont désormais les boucliers. Parce que la hantise aujourd’hui d’al-Qaïda au Maghreb islamique, c’est une intervention des forces françaises.
RFI : Donc le paradoxe, c’est qu’ils ont besoin des otages pour se protéger ?
S. D. : Tout à fait. Les otages dans ce cas sont des boucliers humains.
RFI : « Pour venir à bout d’al-Qaïda, il faut occuper toute la sous-région sahélienne avec nos quatre armées sur un programme de cinq ans », vient de déclarer le président malien Amadou Toumani Touré sur RFI. Est-ce que c’est faisable ?
S. D. : Premièrement, il faut arrêter de payer les rançons. Deux sociétés françaises ont payé 13 millions d’euros pour libérer des Français, l’Autriche a payé 3 millions d’euros, l’Espagne a payé 9 millions d’euros par exemple, le Canada 3 à 5. Il faut arrêter de payer les rançons. Ensuite, est-ce que c’est faisable ce qu’il dit ? Je ne crois pas parce que la lutte pour le moment est en panne. Le budget de l’armée algérienne, c’est 6 milliards de dollars. C’est 5 fois et demi le budget national d’un pays comme la Mauritanie. Le Mauritanie est plus présente sur le terrain.
RFI : C’est-à-dire que l’armée algérienne, à elle toute seule, est plus riche que l’Etat de Mauritanie ?
S. D. : Oui, même plus riche que tous les autres Etats réunis, mais l’Algérie ne veut pas aller se battre en dehors de ses frontières pour le moment. Et à mon avis, c’est un peu la panne dans la lutte contre le terrorisme dans la région.

RFI
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