Violents combats, crise humanitaire et impasse politique au Nord-Mali

Dans le Sahara, les hostilités opposant depuis le 17 janvier la guérilla du MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad) à l’armée malienne s’intensifient ces derniers jours. Parallèlement, une crise humanitaire, provoquée par ces affrontements et aggravée par la sécheresse, touche les pays voisins, confrontés à l’afflux de réfugiés.

Quels sont les objectifs du MNLA ?
Né le 29 octobre de la fusion de différents mouvements touaregs, le MNLA revendique l’auto-détermination de l’Azawad, région saharienne plus vaste que la France, formée des trois gouvernorats du Nord-Mali que sont Tombouctou, Gao et Kidal. Pour le MNLA, cette zone, peuplée de Touaregs, de Songhaïs, de Maures et de Peuls, présente des différences structurelles avec le reste du Mali, démographiquement dominé par les Bambaras.
De fait, dès 1963, soit trois années après l’indépendance du pays, des rébellions, essentiellement menées par des Touaregs, se multiplient dans la région, la dernière s’éteignant en 2008. Pour le chef du bureau politique du MNLA, Mahmoud Ag Aghaly, cité par Jeune Afrique, "les populations du nord et du sud du Mali sont trop différentes pour composer un état ensemble, comme le Mali et le Sénégal n’étaient pas faits pour être un seul pays [dans le cadre de la Fédération du Mali, dissoute en 1960]. C’est pour ça que nous en appelons à la communauté internationale, afin qu’ils convainquent le Mali de nous donner notre indépendance."
Pour Soumeylou Boubèye Maiga, ministre des affaires étrangères malien, "l’Azawad ne repose sur aucune réalité ni géographique, ni historique, ni sociale, ni géopolitique". Pourtant, l’histoire mentionne un empire Songhaï, des empires Peuls, ainsi que des confédérations touarègues indépendantes jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Comment évolue la situation militaire ?
Dans cette "guerre des sables" sans front fixe, menée par de petites unités hautement mobiles montées sur des pickups, il est difficile d’établir des bilans définitifs. Ainsi, le MNLA affirme régulièrement "libérer" des villes qu’il abandonne quelques jours plus tard, tandis que l’armée malienne tend à qualifier de "replis tactiques" des retraites en bonne et due forme. Si l’on en croit les communiqués contradictoires de part et d’autre, le conflit aurait déjà fait plusieurs centaines de victimes.
Le MNLA a montré sa capacité à frapper en tous points du territoire dont il revendique l’indépendance : depuis Léré, à l’Ouest, à la frontière mauritanienne, jusqu’à Andéramboukane, localité frontalière du Niger, à l’Est. Le MNLA a même monté des escarmouches dans la région de Ségou, au sud du pays. Depuis plusieurs jours, les affrontements se sont cristallisés au Nord, autour de la ville de Tessalit, à moins de 100 km de la frontière algérienne.
Tessalit fut l’une des premières villes "libérées" par le MNLA, mais le camp militaire voisin d’Amashash a longtemps résisté. Au terme d’un siège d’une semaine et de combats violents, les rebelles touaregs ont finalement réussi à prendre le contrôle de cette base, dimanche 11 mars. De son côté, l’armée affirme avoir opéré "un retrait stratégique".
La crise humanitaire
Dans une région déjà fragilisée par une sécheresse récurrente et par l’envahissante présence de trafiquants de drogue et d’AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique), la situation guerrière qui prévaut depuis janvier précarise encore davantage les populations.
D’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, les réfugiés des derniers combats – essentiellement des Touaregs noirs - seraient près de 20 000 au Burkina Faso, 800 personnes supplémentaires franchissant chaque jour la frontière. On en dénombre également 30 000 au Niger, ce qui menace l’équilibre alimentaire du Nord-Niger, déjà en proie à la disette. Quelques milliers auraient également fui en Mauritanie et en Algérie.
A l’intérieur du Mali, 70 000 personnes déplacées souffrent d’un manque d’accès à l’eau potable (pour eux-mêmes) et à des pâturages (pour leurs troupeaux).
Terrorisme d’Etat ou du MNLA ?
Le conflit charrie son lot d’exactions. Médecins sans frontières a dénoncé le bombardement par hélicoptères, le 22 février, d’un campement de réfugiés près de Kidal, tuant une fillette et blessant neuf femmes et enfants. Pour Amnesty International, "le gouvernement malien doit cesser de bombarder la population civile dans le nord du pays".
Plusieurs sites Internet de la communauté touareg évoquent des "mercenaires ukrainiens", particulièrement agressifs, utilisés par l’armée pour piloter ses hélicoptères. Un député de Kidal, qui a rejoint le MNLA, a dénoncé des brutalités et des arrestations abusives dans sa ville de la part de milices pro-Mali.
De son côté, le Mali pointe du doigt les événements du 24 janvier à Aguelhok. Selon une commission d’enquête, dans cette localité, plusieurs dizaines de soldats désarmés par le MNLA auraient été ligotés et exécutés d’une balle dans la nuque, marque de fabrique d’AQMI. Pour l’Etat malien cet événement prouve la sauvagerie des rebelles touaregs et leur alliance avec la franchise terroriste islamiste. Cependant, le MNLA dément ces accusions et récuse toute alliance avec Al-Qaida. Il affirme bien traiter ses prisonniers : le 29 février, trois d’entre eux ont été libérés et remis au Comité international de la Croix-Rouge.
Selon Moussa Ag Assarid, président de la cellule Europe du MNLA et chargé de l’action humanitaire, qui est de retour de l’Azawad, "les photos des soi-disant cadavres d’Aguelhok qui ont circulé sur Internet et dans la presse malienne ont été identifiées : il s’agit de photos parues dans la presse nigériane il y a quelques années, suite à un massacre dans ce pays. Quant à Al-Qaida, j’en ai personnellement discuté avec un officier malien de gendarmerie, prisonnier du MNLA. Il m’a affirmé que des éléments d’AQMI venaient régulièrement se ravitailler près de sa gendarmerie, mais qu’il avait reçu l’ordre de ne pas les inquiéter. C’est l’Etat malien qui est complice des terroristes, pas le MNLA."
Une affirmation reprise par Mahmoud Ag Aghaly, qui ajoute : "Donnez-nous l’indépendance et vous verrez : ce sera la fin d’AQMI, des enlèvements d’Occidentaux et des trafics de drogue." Une vidéo mise en ligne sur YouTube le 20 février montre d’ailleurs des hommes du MNLA interpeller des passeurs de drogue lourdement armés.
Un contexte interne complexe
Bien que Le MNLA soit généralement présenté par les autorités comme un résidu de déserteurs touaregs de l’ex-armée de Mouammar Kadhafi, la réalité paraît plus complexe. Certes, Mohammed Ag Najim, le chef d’état-major du MNLA, est un ancien officier de l’armée libyenne, qui commandait une unité basée à Sebha, spécialisée dans le combat en zone désertique.
De même, la plupart des armes lourdes en possession du MNLA semblent avoir été puisées dans les stocks libyens. Cependant, de nombreux cadres du MNLA ont d’autres parcours : vétérans des rébellions des années 1990 et 2006-2008 et, surtout, officiers touaregs de l’armée malienne passés à la dissidence, parfois avec hommes et matériel.
En face, les troupes maliennes déployées dans la région sont commandées par deux colonels-majors issus eux-mêmes de l’Azawad : le Maure Abderrahmane Ould Meydou et le Touareg Elhaj Ag Gamou. Ce dernier est originaire du groupe des Imghad. Dans la société touarègue traditionnelle, les Imghad sont tributaires de la puissante fédération des Ifoghas, dont sont issus beaucoup de leaders du MNLA. En les combattant au nom de l’Etat malien, Elhaj Ag Gamou mène ainsi une guerre de revanche tribale.
Les troupes maliennes comptent également dans leurs rangs d’ex-militaires libyens, tel Mohamed Ag Bachir, ancien commandant de zone à Beni Walid, en Libye.
Dans le sud, la renaissance du conflit nordiste, radicalisé cette fois par une demande formelle d’indépendance, provoque un regain de nationalisme. La presse publie de nombreux éditoriaux dénonçant les "bandits armés" du MNLA, les traitant de "terroristes" et de "trafiquants de drogue", et enjoignant l’Etat de défendre le "Mali éternel".
La principale interrogation politique concerne l’organisation de l’élection présidentielle, dont le premier tour est prévu le 29 avril. Cette élection est importante car elle marquera la fin des deux mandats successifs de l’ex-général Amadou Toumani Touré à la tête de l’Etat. Tous ses successeurs potentiels appellent à mater la rébellion et à restaurer l’autorité de l’Etat sur l’intégralité du territoire.
Dans ce contexte d’exacerbation nationaliste, de violents pogroms ont eu lieu à Bamako, la capitale, ainsi que dans d’autres villes du sud. Des foules ont pris à parti des établissements tenus par des "Blancs" d’origine touarègue ou arabe, y compris des Mauritaniens. Une vidéo circulant sur Internet et filmée à Kati montre une foule, hilare, piller longuement la clinique du docteur Elmehdy Ag Hamahady, un Touareg. Aucune présence des forces de sécurité n’est visible. Suite à ces événements, des centaines de familles touarègues et maures auraient quitté le sud.
Vers une internationalisation du conflit ?
L’actuelle explosion de violence de la poudrière saharienne, dans une zone infestée de djihadistes et de trafiquants de cocaïne sud-américaine, ne laisse pas indifférents les pays de la sous-région. Le Mali fait partie, avec l’Algérie, le Niger et la Mauritanie, du Comité d’Etat-major opérationnel conjoint (Cémoc), basé à Tamanrasset (Algérie), dont le but est de coordonner les efforts sécuritaires de ces pays face à Al-Qaida.
Les forces spéciales américaines sont également présentes dans la région, dans le cadre de la Trans-Sahara Counterterrorism Initiative, menée en partenariat avec les Etats de la zone saharo-sahélienne. D’ailleurs, le 3 mars, l’AFP signalait le largage de vivres et d’armes par un avion américain aux soldats assiégés dans le camp de Tessalit. Le 23 et 24 février s’est tenue à Abuja, au Nigéria, une rencontre des chefs d’état-major des armées des pays membres de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest), principal organisme de concertation régional. Ces derniers ont préconisé un soutien logistique et financier, ainsi qu’un renfort aux troupes maliennes. La forme exacte que prendra ce soutien n’a pas encore été définie.
Jusqu’à présent, jamais les armées de la CEDEAO ne sont intervenues dans un pays membre pour prendre part à un conflit. Quant à l’Algérie, puissance majeure de la zone saharienne et actrice dans la résolution des précédentes révoltes touarègues, elle déploie une importante activité diplomatique pour mettre fin au conflit. En consultation permanente avec ses voisins sahéliens (une réunion de diplomates s’est encore tenue à Alger le 26 février), elle tente d’attirer le MNLA à la table des négociations. Jusqu’à présent, ce dernier n’a pas donné suite, faisant de la reconnaissance du droit de l’Azawad à l’autodétermination un prérequis à toute discussion.
Les Européens campent sur une ligne prudente. Catherine Ashton, Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, a déclaré vouloir "assurer la sécurité, la stabilité et la démocratie dans la région du Sahel, en plus de la promotion de la paix, de manière à garantir l’intégrité territoriale du Mali".
Quant à Alain Juppé, ministre français des affaires étrangères, présent à Bamako le 26 février, il a affirmé qu’il fallait "prendre la voie du dialogue politique aussi inclusif que possible", sous-entendant qu’il sera nécessaire pour le Mali de négocier avec le MNLA. Il a cependant insisté sur le fait que les "élections doivent avoir lieu à la date prévue et sur l’ensemble du pays, y compris au nord".
Cette incertitude diplomatique reflète le caractère disruptif de la guerre du MNLA, qui pose, après l’Erythrée, le Sud-Soudan ou le Somaliland, la question de l’intangibilité des frontières africaines héritées de la colonisation européenne.

Yidir Plantade
Le monde.fr
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