Au Mali, l’opération française bascule dans l’antiterrorisme

LE MONDE |  Nathalie Guibert
Des Maliens observent les troupes françaises à Gao, le 19 février.
A l’issue d’une réunion stratégique au ministère de la défense, les sources militaires françaises ont refusé d’établir, mardi 19 au soir, un lien formel entre l’intervention au Mali et l’enlèvement quelques heures plus tôt, au Cameroun, attribué à la secte islamiste Boko Haram, de sept membres d’une famille française dont quatre enfants, premier rapt de ce genre dans la région.


Mais cet événement, ajouté au premier combat frontal violent qui a eu lieu le matin même entre forces françaises et combattants islamistes dans l’adrar des Ifoghas, montagnes du nord du Mali à la frontière algérienne, est bien analysé comme le signe que « l’on s’approche du cœur du problème : Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ».
Ses liens avec Boko Haram sont établis. Sa volonté de pénétrer les pays de la région, du Sénégal au Niger, aussi. Ces mouvements terroristes se rejoignent, a expliqué le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian, mercredi sur France 2. « Ce sont des groupes qui se réclament du même fondamentalisme, qui ont les mêmes méthodes, que ce soit au Mali, en Somalie ou au Nigeria. » Au nord du Mali, AQMI et ses chefs sont chez eux. « Une traque commence », résume une source militaire.
François Hollande, le 19 février à Athènes.
« Nous sommes maintenant dans la dernière phase de l’opération, qui n’est plus simplement d’arrêter les terroristes, pas simplement de sécuriser le territoire, mais d’aller jusqu’au bout, c’est-à-dire l’arrestation des derniers chefs terroristes qui demeurent au nord du Mali », a indiqué François Hollande, mardi, depuis Athènes. « Nous allons les chercher à la pince à épiler », traduit un officier.
LES ORDRES PRÉSIDENTIELS « N’ONT JAMAIS ÉTÉ AUSSI CLAIRS »
L’opération militaire a débuté le 11 janvier avec l’arrêt de l’offensive djihadiste à Konna, et s’est poursuivie avec les actions éclair qui ont permis le retour des autorités maliennes dans les grandes villes du nord, Gao, Tombouctou et Kidal. Serval bascule à présent vers une opération antiterroriste de longue haleine dans les sanctuaires d’AQMI. Elle sera menée avec les forces américaines. Les risques sont connus, raids ou enlèvements. Mais le cap est fixé, « éradiquer AQMI et retrouver les otages ». Les ordres présidentiels « n’ont jamais été aussi clairs », se réjouit un haut responsable militaire.
L’accrochage qui a conduit mardi à la mort d’un sergent-chef franco-belge du 2e régiment étranger parachutiste de la Légion a duré cinq heures. Depuis le début de l’opération Serval, les commandos sont devant, pour ouvrir les pistes d’atterrissage, reconnaître les routes et préparer l’arrivée des troupes au sol. Le sergent-chef Harold Vormezeele, 33 ans, avait sauté sur Tombouctou dans la nuit du 27 janvier. Il s’agissait cette fois d’une reconnaissance dans l’adrar, après la destruction par des frappes aériennes de deux dépôts de munitions à la frontière algérienne entre Tessalit et Aguelhok.
Le sergent-chef Harold Vormezeele, sur une photo fournie par l'armée.
Prise dans une embuscade en fin de matinée, à 60 km au nord est d’Aguelhok, la section a dû riposter avec l’appui de Mirage 2000D venus de Bamako. Plus de vingt combattants adverses ont été tués, selon le compte rendu donné par l’état-major à Paris.
Les renseignements français et américains ont permis d’identifier une « activité importante » dans la zone. Le noyau dur d’AQMI, près de 500 combattants, serait encore présent dans l’adrar, avec un arsenal. « On n’a pas encore touché le cœur. Ce sera difficile et compliqué », admet une source de la défense. Les chefs, ainsi qu’une partie des combattants, ont pu s’exfiltrer avant l’arrivée des commandos français.
L’armée française, aidée des Tchadiens, et tolérée par les clans armés touareg, s’est rapprochée de l’adrar des Ifoghas depuis une dizaine de jours. L’armée de l’air a frappé les dépôts logistiques et les points de regroupement d’AQMI et d’Ansar Eddine. Désorganiser les groupes, mais surtout freiner leur mobilité et ainsi les circonscrire pour plusieurs mois voire plus, étaient les premiers objectifs de cette campagne aérienne, dont les cibles avaient pour beaucoup été établies de longue date.
Des enfants maliens accueillent les troupes françaises à Bourem, le 17 février.
Les opérations vont se poursuivre sur les flancs du « sanctuaire » montagneux. Réclamée des pays voisins, la fermeture des frontières paie d’un point de vue militaire, asséchant la logistique des djihadistes. Des accrochages ont eu lieu ces jours derniers côté algérien, notamment autour de la localité de Tamnez-ruft.
SÉVÈRE MALNUTRITION
Mais l’arrêt des convois de vivres et d’essence conduit à d’autres risques à court terme. « La fermeture de la frontière algérienne entraîne des difficultés importantes pour les populations, d’autant que l’approvisionnement par le sud du Mali est quasi nul », confirme Olivier Vandecasteele, de Médecins du monde, seule ONG dans la zone. A Tin Zaouaten, celle-ci a constaté un afflux de familles et une proportion très alarmante d’enfants en situation de malnutrition sévère. L’armée française n’est pas intervenue dans cette zone.
L’isolement des régions délaissées depuis des années par Bamako complique les opérations militaires. Tessalit ne peut être la base arrière espérée, en raison de l’état trop mauvais de sa piste. A Kidal, l’essence, l’électricité et l’eau manquent, tout comme, plus largement, les infrastructures. La logistique s’installe tout juste. Mais dans l’adrar lui-même, il y a de l’eau, et des caches, pour ceux qui attendent de pied ferme les commandos français.
La suite de Serval s’annonce un peu plus prévisible dans le reste du territoire malien, où le but est de laisser une situation sécuritaire supportable par la force africaine mandatée par l’ONU, la Misma. La rapidité de l’avance des troupes françaises et maliennes vers le nord a laissé un problème considéré comme sérieux, mais résiduel et gérable avec l’appui des troupes africaines : des éléments du Mujao, des combattants de circonstance ou des trafiquants dérangés dans leur business sont restés à l’arrière. Paris estime que le « nettoyage » n’est pas achevé entre Gao et la frontière du Niger.
Des soldats maliens, le 12 février à Gao.
Mais l’exécutif français escompte là afficher rapidement un succès de Serval. Tout comme la montée en puissance des troupes (4 000 hommes au sol) avait été planifiée, un plan de désengagement est établi. Il doit s’articuler avec la montée en puissance de la Misma et de la mission européenne de formation de l’armée malienne, EUTM, enfin lancée lundi.
Si la « phase finale » de la libération du Mali dans les Ifoghas durera « un certain temps », a souligné M. Le Drian, « assez rapidement nos premières unités reviendront. C’est une question de semaines ». Pour la France, il s’agira de revenir dans le schéma de l’officieux « plan Sahel » déroulé depuis 2008 : aide militaire aux pays de la région pour former des groupements antiterroristes, coopération sécuritaire sur la surveillance des frontières, volet politique et de développement avec l’aide européenne. En changeant de nom, Serval pourra alors être annoncée comme terminée.
Nathalie Guibert,http://abonnes.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/02/20/au-mali-l-operation-francaise-bascule-dans-l-antiterrorisme_1835296_3208.html
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