«AQMI est en pleine implosion»

El Watan-Anne Giudicelli, consultante en risques politico-sécuritaires 

Anne Giudicelli, ancienne journaliste, a travaillé dans la presse française puis au Moyen-Orient dans les médias arabes. Spécialiste de cette région, elle a ensuite exercé dans la diplomatie française. Elle se consacre, aujourd’hui, comme experte indépendante, aux phénomènes de violence et de terrorisme international au sein de la structure de conseil qu’elle a créée, Terrorisc.
-La mort d’Abou Zeïd et de Belmokhtar – si cela venait à être confirmé – serait-elle le début de la fin du terrorisme au Sahel ? La menace terroriste aurait-elle été surestimée ?
Tout d’abord, il n’existe pas encore, à cette date, de confirmation formelle concernant la mort de ces deux leaders d’AQMI au Sahel. L’Algérie comme la France n’ont toujours pas validé cette annonce, qui est en cours de vérification. Ni les réseaux proches d’AQMI ni l’émir «officiel» de l’organisation, Abdelmalek Droukdel, ne se sont, pour l’heure, d’ailleurs prononcés. Il faut donc encore rester très prudent sur ces informations. Le président tchadien, Idriss Deby, qui a annoncé la mort d’Abou Zeïd puis de Mokhtar Belmokhtar, a néanmoins réitéré ses affirmations, et des photos censées le prouver commencent à circuler dans les médias.
Les forces tchadiennes mènent un combat très dur aux côtés des forces françaises dans la région des Ifoghas. Le pays a enregistré de lourdes pertes et il est important pour Idriss Deby d’afficher des «victoires» pour des raisons intérieures au pays – quitte à être un peu seul à s’avancer sur ce point pour le moment.La seule phase «facile» de l’opération Serval – déclenchée par la France en janvier à la demande du Mali – a été celle de la libération des villes du Nord. Les groupes radicaux qui les occupaient ont très vite opéré un repli stratégique pour se disperser dans le pays, et notamment dans la zone de l’Adhrar des Ifoghas, non loin de la frontière algérienne, où se concentrent les combats.
A Gao et dans ses environs, constituant le deuxième front, des éléments du Mujao restent encore très actifs et les forces maliennes et françaises sont confrontées à une résistance armée très active de ces groupes. Pour autant, l’opération a globalement atteint ses premiers objectifs annoncés, à savoir repousser ces groupes hors des villes et les contenir sur un périmètre du territoire pour mieux pouvoir les cibler. Même si les bilans des pertes, côté djihadiste, n’ont pas été encore établis, les premiers retours du terrain font état de plusieurs dizaines de tués et autant de prisonniers, ce qui permet de dire aujourd’hui que ces opérations ont porté un coup important à ces groupes.
On ne peut donc pas dire que la menace que ces groupes faisaient porter avant le déploiement des forces françaises et africaines sur le Sahel, avec comme «sanctuaire» le Nord-Mali, ait été surestimée. On peut, en revanche, s’interroger sur le fait que des opérations similaires n’aient pas été initiées plus tôt, alors que des moyens, militaires et opérationnels, existent dans la région.
-Le terrorisme en sort-il affaibli, voire éradiqué ? Si la mort d’Abou Zeïd et de Mokhtar Belmokhtar était confirmée, d’autres chefs peuvent-ils émerger ?
Peut-on dire que la menace terroriste dans la région du Sahel s’en trouve du coup réduite ? Je dirai plutôt que la situation actuelle accélère ses mutations, en particulier pour AQMI. La chute du régime d’El Gueddafi, le chaos malien, puis les opérations des troupes françaises et africaines ont définitivement consacré le Sahel comme le centre, le cœur de l’action et de la stratégie d’AQMI. Ce n’est plus l’Algérie, comme au temps du GSPC. La nouvelle donne régionale a renforcé la montée en puissance des deux figures d’AQMI, qui sont parmi les premiers à avoir investi sur le Sahel, à savoir Abou Zeïd et Mokhtar Belmokhtar. Ils ont intégré des éléments régionaux et africains parmi leurs équipes, ce qui va dans le sens d’une extension des réseaux d’AQMI sur le continent, au-delà des seuls pays de la bande saharo-sahélienne.
Cette dynamique a affaibli l’influence du chef Droukdel, et permis à Belmokhtar de faire une sorte de putsch en agglomérant plusieurs autres groupes, dont le Mujao, et en lançant l’attaque d’In Amenas. AQMI est en pleine implosion, et s’il était confirmé qu’Abou Zeïd et MBM étaient morts, il est à craindre que d’autres lieutenants qui leur étaient proches soient tentés de prendre la place laissée vacante et d’affirmer leur autorité en organisant des opérations de représailles comme autant de faits d’armes pour asseoir leur légitimité. La sahélisation d’AQMI, ajoutée à la mort en martyre de ces deux leaders, peut conduire à fédérer d’autres groupes existants dans la zone et à accélérer la contagion dans les pays environnants, notamment en Afrique de l’Ouest. Ceci dit, le terrorisme au Sahel ne pourra être vraiment éradiqué que lorsque les facteurs qui l’alimentent auront été neutralisés.
Les trafics en tout genre – drogue, cigarettes, armes… – constituent le budget de fonctionnement de ces groupes, quand le produit des rançons en consolide les actifs pour servir leur stratégie de développement. La mauvaise gouvernance, un mal répandu dans la région, et ses pratiques, comme la corruption, l’économie parallèle, la captation des richesses, le clientélisme, ont favorisé son implantation et permis son expansion.
-Les informations en provenance de Sahara Media vous semblent-elles crédibles, comme celle consistant à affirmer que Belmokhtar est toujours en vie «pour la simple raison qu’il se trouve dans la région de Gao, dans le nord du Mali, où il mène les combats contre l’ennemi» ?
Sahara Media pour les groupes sahéliens joue le même rôle qu’Al Jazeera pour Al Qaîda du temps de Ben Laden. C’est une courroie de transmission jugée fiable et sûre par ces réseaux, qui précède souvent une action «officielle » de communication via leurs «sociétés de production» multimédia, Al Andalous pour AQMI, ou Al Sahab pour Al Qaîda, qu’on va retrouver sur les sites et les forums proches de cette mouvance. Sahara Media, comme Al Jazeera avant, en a fait un créneau et relaie la communication de ces groupes, ce qui a pour effet, de fait, de troubler le jeu de la «vérité», d’autant plus quand il n’y a aucun moyen d’en recouper les informations. Quand Sahara Media rapporte ce type d’information, il faut simplement comprendre : voilà ce que ces groupes veulent faire savoir, et non pas voilà ce qui se passe en réalité…
-A votre avis, la France négocierait-elle la libération des otages retenus au Sahel ? Ira-t-elle jusqu’à payer une rançon pour ce faire ?
Les nouvelles autorités françaises ont très tôt fait savoir que leur détermination à libérer les otages était aussi forte que leur refus d’y parvenir par des contreparties accordées à leurs ravisseurs. Plus encore par le versement de rançon, qui vient financer la prochaine action contre la France. Cette doctrine n’est pas une posture, mais bien un virage stratégique, et l’action des forces françaises sur le terrain au Mali l’illustre. C’est aussi un risque politique au plan intérieur, car il faut préparer l’opinion, les familles concernées et les entreprises, lorsqu’il s’agit de cadres expatriés. L’approche française aujourd’hui table avant tout sur le renseignement, et s’efforce, dans le cas présent, à retrouver la trace des otages. Reste que seule la coopération dans le domaine du renseignement, entre les pays les plus directement concernés peut changer la donne, mais on est encore loin du compte.

Nadjia Bouzeghrane,http://www.elwatan.com/international/aqmi-est-en-pleine-implosion-09-03-2013-205968_112.php
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