Mali : le mythe de l’armement sophistiqué des jihadistes et du MNLA

Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis. Troisième volet d’une série sur l’histoire militaire récente du Mali : l’armée nationale était-elle vraiment sous-équipée face aux rebelles touaregs et aux jihadistes, comme l’a affirmé la junte qui a renversé ATT en mars 2012 ? Ou n’était-ce qu’une explication rapide pour masquer le déshonneur de la défaite ?
Tout conflit quel que soit sa nature, engendre ses mythes ; l’affrontement pour le contrôle du nord du Mali n’y fait pas exception. Ainsi, l’affirmation récurrente selon laquelle les forces maliennes ne disposaient (et ne disposent) que d’armes anciennes face à des ennemis possédant un matériel sophistiqué qui aurait, pour l’essentiel, été ramené de Libye, est-elle fausse et mérite que l’on s’y arrête afin de la démonter.
Des soldats maliens à Bamako, en septembre 2012. Des soldats maliens à Bamako, en septembre 2012. © Habibou Kouyate/AFP
Prolifération avant la chute de Kaddafi
À propos des armes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et de jihadistes, comme nous l’expliquions en novembre 2012, seule une partie est issue des stocks de Kaddafi, contrairement à ce qui est répété à l’envi. Depuis 1963, trois insurrections touarègues sont survenues dans le septentrion malien, tandis que les jihadistes écument le désert depuis le début des années 2000 et que les marchandises des trafiquants d’armes de toutes nationalités transitent par le Sahara. Rebelles, bandits et terroristes disposaient donc d’armes en quantité bien avant la chute du dictateur libyen. Il est vrai, celle-ci a eu pour conséquence d’accroître le phénomène de la prolifération des armes légères dans la région, et notamment au Mali. Toutefois, elle n’en est pas le point d’origine. De là, qu’en est-il des fameuses « armes sophistiquées » des insurgés, si souvent évoquées ?
Des armes anciennes…
Certes, début 2012, l’ensemble des matériels de l’armée malienne n’est pas neuf, d’autant que ceux livrés étaient déjà de seconde main. De fait, début 2012, nombre d’engins, sont en panne (quand ils n’ont pas été détruits au cours des insurrections passées) : les carcasses désormais figées des BTR-40, BTR-152 ou BTR-60PB hantent les camps de l’armée malienne ou le désert. Ceux qui sont encore alignés valent à peine mieux : les T-55/T-55A décrépis, des BRDM-2 et des BTR-60PB fatigués… Quant aux armes de l’artillerie et de l’infanterie, elles ne sont pas non plus récentes.
Cependant, entretenues, éventuellement modernisées et surtout, servis par des personnels entraînés, ces équipements gardent toute leur létalité, notamment en ce qui concerne les armes légères et collectives des fantassins, à l’instar des fusils d’assaut, des mitrailleuses et mitrailleuses lourdes ou encore des canons sans recul et des mortiers…
… et de même génération dans les deux camps
En face, les insurgés alignent-ils des matériels plus modernes ? Eh bien non : la plupart de leurs armes sont de la même génération que celles des troupes gouvernementales ! Si au début des hostilités ces dernières manquent de mitrailleuses lourdes (à l’exception des Échelons Tactiques Interarmes – ETIA, qui disposent de mitrailleuses Type 85 chinoises de 12,7 mm), les DShK 1938/46, les ZPU-1, ZPU-2 et ZU-23/2 greffés sur les 4×4 des irrédentistes et des jihadistes sont contemporains des SGM qui équipent la plupart des 4×4 maliens.
C’est indéniable : pour ce type d’armes collectives, les rebelles disposent d’une puissance de feu supérieure. Toutefois, elles ne sont pas plus sophistiquées que celles de l’armée malienne : la DShK 1938/46 (ou DShKM) de 12,7 mm est la version modernisée d’une mitrailleuse conçue (et fabriquée) avant la Seconde Guerre Mondiale ; la KPV de 14,5, sur différents affûts ZPU (ZPU-1 et ZPU-2) est fabriquée dans le courant des années 1950 et constitue l’arme principale des BRDM-2 et BTR-60PB… Il s’agit d’« outils » simples, rustiques ; utilisés depuis des décennies par des guérillas aux quatre coins du monde, dont l’instruction militaire des combattants est souvent limitée, ces derniers ne sachant parfois ni lire ni écrire…
Seul avantage en terme de « sophistication », les jihadistes possèdent des fusils de précision SVD Dragunov, mais pas les forces maliennes.
Même remarque en ce qui concerne l’armement léger utilisé par tous les protagonistes. Carabines semi-automatiques SKS et Type 56, différentes variantes de Kalachnikov, datent des années 1950 et 1960, tout comme les lance-roquettes antichars RPG-7 (il est vrai que les rebelles en sont mieux pourvus)… Seul avantage en terme de « sophistication », les jihadistes possèdent des fusils de précision SVD Dragunov, mais pas les forces maliennes. Quant aux quelques AK-103, qui eux proviennent bien de Libye, il ne s’agit pas d’un modèle de fusil d’assaut hautement sophistiqué : juste une modernisation du Kalachnikov. Enfin, les blindés ou lance-roquettes multiples BM-21, aux côtés desquels sont photographiés et filmés les rebelles, ont été capturées aux forces gouvernementales en déroute…
Quant aux missiles sol-air à très courte portée (SATCP), si quelques SA-7 Grail auraient été en possession des insurgés, leur état de fonctionnement incertain, l’absence de certains éléments (à commencer par les batteries thermiques) et le manque d’entraînement de leurs propriétaires les rend a priori inutilisables. Pareillement pour les SA-24 Grinch, inutilisables sans crosses de tir ou affûts Strelet. Les Mi-24 et peut-être MiG-21 péniblement engagés contre le MNLA début 2012 n’ont pas été pris pour cible par de telles armes, tandis que les hélicoptères et chasseurs-bombardiers français ne semblent pas davantage l’avoir été lors de l’opération Serval.
Efficience plutôt que sophistication
Au bilan, l’idée que les rebelles auraient affronté les unités maliennes avec un armement sophistiqué est bel et bien un mythe. Les différences résident ailleurs : dans l’entretien des matériels, dans la quantité de munitions disponibles, et surtout, dans la capacité à savoir les utiliser. L’entraînement est crucial, tout comme les tactiques mises en œuvre – considération essentielle dans un environnement comme le désert où prime la manœuvre. S’ajoutent enfin l’initiative et le dynamisme des chefs et, aussi, le moral des combattants. Non, l’armement des insurgés n’était pas plus sophistiqué que celui de l’amée malienne : il a simplement été employé plus judicieusement.
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>> Pour en savoir plus : consulter le blog « CONOPS » de Laurent Touchard

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