Les frontières nous ont tués

Va-t-on vers une ouverture des frontières avec le Maroc ? C’est une bonne question. L’autre est plus grave : peut-on revenir d’une fermeture des frontières avec le Maroc et vice versa ? On ne sait pas. Depuis les années 90, les Algériens (et Marocains) qui ne connaissent pas l’un des deux pays ont maintenant vingt ans presque. Un âge d’homme qui correspond à l’âge d’un mur. Le Maroc (et l’Algérie) est un pays lointain, qu’on voit à la télé, dont on devine les plats et où on ne peut pas aller.

Passons sur les raisons : les deux régimes ont les leurs. Qui se tiennent ou ne tiennent même pas debout. L’essentiel est dans les peuples. On a parlé du crash des entreprises et hôtels de Oujda mais on ne parle pas, selon une observatrice, du désinvestissement en Oranie par des investisseurs qui gagnaient mieux en migrant vers l’est, près de la Tunisie et de la Libye où l’on pouvait blanchir son argent, vendre ses moutons, transporter des touristes ou marier ses fils ou ses filles et ses dattes contre de la friperie lavée.

Et aujourd’hui ? Et bien l’Algérie vient d’augmenter son quota de frontières sur le dos de son peuple en le rendant encore plus invisible aux yeux du reste du monde. Destinées à être fermées avec la Libye, instables avec la Tunisie, fermées par l’histoire et la mauvaise repentance ou les visas vers le nord, par El Qaïda vers le sud, les frontières enferment les Algériens comme un peuple au foyer, entre la cuisine et la reproduction. Reste la Mauritanie mais ce n’est pas Taghit ou le Mali et c’est trop loin. Du coup, on se met à penser que la dernière visite du nouveau ministre des AE marocain en Algérie était destinée à ouvrir ces frontières malgré les démentis précautionneux. Les deux régimes y gagnent un dérivatif pour leurs maux de tête, une récréation pour les deux peuples qui les menacent sourdement, des sous pour les deux contrebandes. La menace du printemps arabe version ouest semble créer une solidarité des régimes rescapés. En plus d’élections douteuses, de réformes fourbes ou de multipartisme d’épicier, on va peut-être y gagner l’ouverture de ces frontières. Au moins ça de gagné. Car on est fatigué, nous, nés après les rancunes. L’histoire du Maghreb vaut mieux qu’un bidon d’essence échangé contre un kilo de kif, avec, dans le dos, un Sahara incertain.


Kamel Daoud, http://www.lequotidien-oran.com/
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