M. Rhissa Feltou, maire d’Agadez : «Même si le tourisme s’est arrêté, Agadez reste une destination de choix»

 Monsieur le maire, pouvez-vous nous présenter brièvement la commune urbaine d’Agadez ?

C’est un honneur pour nous de recevoir le Sahel-Dimanche ici, et de pouvoir partager avec nos concitoyens les réalités de notre commune. Agadez est le chef-lieu de la région du même nom. Elle est devenue commune urbaine en 1972, avec une population estimée aujourd’hui à 120.000 habitants. La commune couvre une superficie de 600 km2. En termes d’activités économiques, Agadez est connue pour ses activités touristiques. Mais Agadez est aussi un carrefour, un lieu de transit entre l’Afrique du Nord et l’Afrique au Sud du Sahara.
M. Rhissa Feltou M. Rhissa Feltou
Nous sommes aussi un centre pas très éloigné des principales frontières, notamment l’Algérie et la Libye, et il faut dire que les échanges et les relations socioculturelles sont très importantes avec ces deux pays. La situation géographique d’Agadez lui confère cette particularité, pour ne pas dire privilège, du point de vue des activités économiques. Le commerce est très florissant et notre commune en tire des bénéfices significatifs.

Concernant les ressources, au titre de l’année 2013, nous avons un budget de 1 milliard 650 millions de FCFA. Nous attendons une mobilisation des ressources minimales au regard des difficultés qu’a connues notre commune, notamment à l’incivisme. Cet incivisme lui-même était né du découragement consécutif à l’instabilité socio politique. Malgré tout cela, nous avons des ressources importantes qui permettent à la commune de fonctionner. Ces ressources nous viennent notamment grâce à la loi sur la répartition des recettes issues de l’exploitation minière. Et depuis 2011, ces redevances minières nous permettaient de financer certaines actions, notamment la construction des classes et l’équipement de la commune. Nous avons d’ailleurs reçu, au titre de 2010, une enveloppe d’environ 65 millions FCFA. Nous comptons utiliser ces ressources pour équiper la police municipale récemment créée dans le cadre du renforcement de la stabilité et de la paix. Nous comptons aussi financer la réalisation d’infrastructures économiques, notamment un parc et un garage municipal. Notre commune a aussi bénéficié, dans le cadre de la voirie et de l’assainissement, d’une enveloppe assez consistante de la part du Ministère de l’Equipement, à travers la CAFER. Ce financement nous a permis de reprendre plus de 20 km de voirie à l’intérieur de la ville. Je tiens à noter que, pratiquement depuis 1980, nous n’avons pas eu un seul mètre de rue bitumée. C’est pourquoi, au nom des populations et du Conseil municipal, je tiens à saluer ce geste du Ministère de l’Equipement. Aujourd’hui, les usagers empruntent des voies entièrement reprises, sans nids de poule. Cela a contribué à diminuer le taux d’accidents de circulation. Ça a aussi permis d’embellir la ville, et les populations apprécient ce geste de l’Etat. A cela, il faut ajouter les travaux de reprise des voies et de l’ouvrage sur le kori du Telwa. Cela permettra de maintenir le niveau élevé d’activités économiques. En effet, ce kori a souvent provoqué des inondations et même stoppé les activités économiques. Ce qui a eu comme conséquence un manque à gagner pour notre commune. L’Etat, à travers la CAFER et la GERTA, a financé la reprise du passage de la RTA sur le kori Telwa.



Le tourisme constituait une importante source de revenus pour les populations et la commune. Mais les problèmes sécuritaires vécus dans la région ont fortement compromis cette activité. Quel est l’impact réel de cet état de fait sur la Commune ?


Il faut tout de suite dire que c’est un manque à gagner important pour la région en général et pour la commune d’Agadez en particulier. Agadez a connu un essor certain aux périodes de pic de cette activité. Le tourisme rapportait directement, aux différentes couches socio-économiques, près de 4 milliards en argent liquide. Il a contribué à un changement de statut social et à élever le niveau de vie des populations. Malheureusement, l’activité a été stoppée net en 2007 avec le déclenchement de la rébellion par le MNJ. Et depuis lors, les choses ne se sont pas arrangées avec les menaces en tous genres (trafics, développement du terrorisme) dans la région. Cela a fini par compromettre définitivement cette activité rentable pour nous. Vous l’avez remarqué à travers le nombre d’hôtels, les sites artisanaux, le site historique de la vieille ville et les agences de voyage. Malgré l’insécurité et l’arrêt du tourisme, nous faisons de l’inscription du site historique au patrimoine mondial, notre cheval de bataille. Le dossier est très avancé. Nous sommes là-dessus depuis plus d’un an, avec notre ambassadeur à l’UNESCO et le gouvernement à travers le Ministère de la Culture, en collaboration avec un comité de gestion de la vieille ville d’Agadez qui est géré par un agent du Ministère de la Culture, et aussi en collaboration avec le sultanat et toutes les personnes concernées par ce patrimoine.



Que sont devenus les principaux acteurs du tourisme ? Est-ce qu’ils ont pu se reconvertir dans d’autres activités ?


La reconversion est quelque peu difficile, mais aussi facile. Elle est facile parce que la plupart des acteurs sont aussi des éleveurs. Il y a bien sûr des commerçants. Mais elle est difficile aussi, il faut le reconnaitre. Vous avez constaté que la presque totalité des agences de voyages ont fermé. Au niveau des hôtels, certains continuent, malgré tout, de survire avec le passage des sociétés minières, des ONG et projets. Et puis la ville reste toujours une destination fréquentée, même si le tourisme s’est arrêté, il y a un tourisme intérieur qui est entrain de se développer. C’est ce qui permet à quelques hôtels de survire. D’autres acteurs ont embrassé l’agriculture à travers les cultures irriguées dans la vallée de la Telwa. Agadez a développé la culture de l’oignon à une période où elle est impossible dans d’autres régions. Cela ne peut certes pas remplacer l’activité touristique, mais ça a permis d’occuper beaucoup de gens.



L’assainissement est un défi certain pour les communes. Comment se présente ce volet dans la Commune d’Agadez ?


C’est vrai, c’est un défi particulier pour notre commune qui est comme toutes les autres villes du Niger, en pleine expansion. Nous avons des problèmes énormes liés à l’assainissement, qui est une activité trop lourde, trop couteuse, pour qu’elle soit laissée à la seule charge des communes. Pour notre part, nous avons, depuis notre arrivée au conseil municipal, réhabilité le garage de la commune. Nous disposons aujourd’hui de 4 camions et d’une chargeuse pour enlever les ordures ménagères. L’insuffisance des moyens fait que nous n’assurons pas cette activité de manière régulière. Je dis que c’est une activité trop lourde pour être laissée à la seule charge des communes. Il faut qu’on partage une partie des charges avec l’Etat. L’assainissement ne se limite pas seulement à ramasser les ordures et aller les déverser ailleurs. C’est toute une filière qu’il faut organiser, la commune et l’Etat, eux-mêmes ne suffissent pas. Il faut créer un cadre national pour maîtriser cette activité. Il faut notamment multiplier les partenaires et mettre en place un plan national d’aide à l’assainissement. Je pense que l’assainissement est une activité lourde et difficile à maitriser, donc on a besoin de la spécifier. C’est une activité qui nécessite une multitude d’acteurs qui peuvent, chacun, se spécialiser et prendre en charge un secteur : par exemple les eaux usées, le drainage des eaux de pluies, la collecte des ordures ménagères, etc. C’est extrêmement complexe, raison pour laquelle nous approchons tous les acteurs, et il faut que l’Etat aide les communes.



Agadez est un centre de transit, mais avec la situation actuelle en Libye et en Algérie, les frontières sont difficiles à franchir. Est-ce que la commune arrive à accueillir, sans difficultés, tous ces candidats à l’immigration ?


C’est tout à fait vrai, Agadez est une zone de passage, mais l’instabilité qui s’est créée en Libye a stoppé les échanges et a limité le déplacement des migrants en direction de ces pays (Algérie et Libye). Et on le ressent au niveau de la commune. C’est un manque à gagner pour la Commune. Vous savez, il y a beaucoup de nos compatriotes qui partent dans ces pays à la recherche de travail. Et il y avait un véritable échange de marchandises et un transfert de devises. Mais tout cela s’est arrêté. Et nous le ressentons au niveau de la mobilisation des recettes. La Commune a pris un coup dur, mais les échanges se poursuivent malgré les difficultés. Les recettes fiscales et douanières en ont pris un coup, puisque le volume des échanges et la circulation des marchandises ne sont plus comme avant. Il est indéniable que la crise libyenne a eu beaucoup de répercussions sur notre commune et sur les activités socio-économiques.



Agadez s’est doté récemment d’une police municipale. Quel est l’impact de ce corps sur la vie de la commune ?


C’est une initiative de la commune qui s’inscrit dans le cadre de la recherche de stabilité. Elle a permis de résorber le problème du chômage des jeunes. La commune urbaine d’Agadez dispose aujourd’hui d’un effectif de 45 agents, et les autres communes ont chacune 15 agents. Il faut noter que la formation de ces agents a été prise en charge par le PNUD. L’apport de cette police municipale est inestimable dans la vie de la commune. Nous avons créé ce corps parce que nous en avons senti le besoin. Ce corps contribue beaucoup dans la mobilisation des recettes, et aussi au niveau de l’assainissement, de la circulation et de la sécurité au niveau des marchés. Ces agents ont reçu une formation qui leur permet d’exercer dans la légalité. Ils ont été initiés au maintien de l’ordre, à la question de sécurité dans les centres urbains. Ils ont aussi reçu, tout récemment, une formation dans le cadre de la lutte anti-terroriste grâce à l’Union Européenne et à travers le Programme Paix, Sécurité et développement du PNUD. Aujourd’hui, la police municipale est essentielle. Elle est au contact avec les populations. Ce qui constitue un apport supplémentaire pour les autres Forces de Défense et de Sécurité dans le cadre de la sécurité traditionnelle. Elle intègre bien le tissu socio-économique. Elle est encadrée par les agents de la Police Nationale pour éviter les abus, débordements ou toute autre atteinte aux droits des citoyens.

Il nous appartient de lui donner l’équipement nécessaire pour qu’elle mène à bien sa mission. Nous venons récemment de recevoir cinq (5) motos de la part du PNUD pour équiper la brigade de patrouille et la brigade sanitaire. Il faut dire que la police municipale est très sollicitée par les populations dans le cadre de la santé et de l’assainissement. Elle joue aussi le rôle de médiateur en cas de petits pépins dans les quartiers.



Qu’est-ce qui est entrepris dans le cadre de la coopération décentralisée ?


Nous avons, dans le cadre de la question d’assainissement et de voirie, sollicité certains partenaires. Agadez est en relation avec la commune de Saint Brieuc en France. Nos relations datent de plus d’une trentaine d’années. Nous avons des projets dans le domaine de l’électrification des centres de santé intégrés, de 13 cases de santé, la réhabilitation du CSI du centre ville avec nos partenaires français. Nous les avons également sollicités pour nous aider à peaufiner nos réflexions pour faire face au problème de l’assainissement. La commune de Saint Brieuc est très impliquée dans le cadre du jumelage avec des communes d’autres pays. Ce qui nous ouvre d’autres opportunités de coopération décentralisée.



Avec l’importation des véhicules d’occasion en provenance de la Libye et de l’Algérie, on assiste à l’apparition de parcs sauvages un peu partout dans la ville. Que faites-vous pour organiser ce secteur et surtout pour qu’il rapporte à la commune ?


Il y a en effet depuis quelques temps, la reprise de l’importation en quantité de véhicules en provenances des pays que vous venez de citer. Nous avons mis en place en début d’année un comité pour organiser et maîtriser les multiples parcs auto qui se créent dans la commune. Nous avons tenu plusieurs réunions avec les différents acteurs. Et je pense que les services du recouvrement sont aujourd’hui arrivés à mettre en place un système d’organisation pour tirer de meilleures recettes de cette activité qui est très rentable et qui peut apporter un plus aux recettes de la commune. C’est vrai que ça n’a pas été facile au début, mais aujourd’hui nous sommes arrivés à stabiliser et bien maîtriser cette activité qui est non négligeable en termes de recettes pour la commune.

http://www.lesahel.org/index.php/component/k2/item/2921-m-rhissa-feltou-maire-dagadez–m%C3%AAme-si-le-tourisme-sest-arr%C3%AAt%C3%A9-agadez-reste-une-destination-de-choix
Share this article :
 
Support : Creating Website | Johny Template | Mas Template
Copyright © 2011. Issalane - All Rights Reserved
Template Created by Creating Website Inspired by Sportapolis Shape5.com
Proudly powered by Blogger