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28 mai 2013

« La résilience à la sécheresse passe par l’information et l’autonomisation des collectivités locales »

Département de l’information • Service des informations et des accréditations • New York

GENÈVE, 22 mai (Stratégie internationale de prévention des catastrophes des Nations Unies) –Les participants à la quatrième session de la Plate-forme mondiale pour la réduction des risques de catastrophe ont débattu, ce matin, au cours d’une séance plénière, au Centre international de conférences Genève, de la question de l’activité des collectivités, considérée comme la pierre angulaire des nations résilientes.  Mme Ann Akwango, Directrice des programmes du Development Network of Indigenous Voluntary Associations (DENIVA) de l’Ouganda, a animé cette séance.

Il est important de renforcer la résilience des communautés face aux catastrophes qui interviennent au quotidien car, ont fait remarquer les intervenants, ces catastrophes ont des conséquences dévastatrices sur la vie des populations.  Les médias assurent une faible couverture à ces évènements naturels et les autorités de nombreux pays consacrent des ressources limitées pour les prévenir.  Pour sa part, la Directrice et fondatrice de la communauté des travailleurs de santé de Shibuye (Kenya), Mme Violet Shivutse, a regretté que les donateurs n’accordent pas la priorité à l’action des collectivités, qui est pourtant efficace.  La quatrième session de la Plate-forme devrait formuler des recommandations afin de garantir la pérennité des initiatives locales, a-t-elle estimé.
Responsable de la Sakhi Federation (Inde), Mme Godavari Dange, a souligné l’importance des initiatives prises par les femmes en Inde pour prévenir, au sein de leurs communautés, la contamination de l’eau résultant de changements climatiques.  La Présidente de l’Union des coopératives des femmes Las Brumas (Nicaragua), Mme Haydee Rodriguez, a fait observer que la participation des femmes à la vie publique municipale avait augmenté grâce à un programme qui consacre 5% du budget à des programmes de formation et d’intégration.  Pour le représentant de la Fondation internationale pour les peuples du Pacifique Sud –FSPI- (Fidji), M. Jiuta Korovulavula, le cadre d’action post-2015 devrait encourager les gouvernements à intégrer toutes les catégories de personnes vulnérables aux efforts de réduction des risques de catastrophe.

Le mécanisme d’alerte précoce mis en place dans la région de Sarapiqui, au Costa Rica, a assuré la Coordonnatrice du Comité communautaire d’urgence de Puerto Viejo (Costa Rica), Mme Jacqueline Araya Montero, a permis de mieux préparer la population aux risques d’une catastrophe en assurant la formation appropriée des différents personnels concernés, en organisant une solide coordination avec les autorités locales ou nationales et en assistant les personnes touchées.  Le Secrétaire adjoint à la protection civile de l’État Rio de Janeiro (Brésil), M. Marcio Moura Motta, a indiqué que la ville de Rio de Janeiro et toute la région, grâce à des mesures préventives bien ciblées, avait réussi à réduire l’impact des inondations de 2010, qui avaient causé la mort de plusieurs dizaines de personnes.

Les communautés jouent un rôle important en matière de prévention des risques de catastrophe, car souvent les catastrophes naturelles, causées par les changements climatiques, se produisent dans des régions qu’elles connaissent très bien.  C’est pourquoi, il faudrait recourir aux connaissances traditionnelles, a recommandé M. Alex Byarugaba, qui est membre du Parlement, dans le district d’Isingiro, en Ouganda.  Pour la Ministre de la protection civile de la Nouvelle-Zélande, Mme Nikki Kaye, la rapidité avec laquelle un pays se remet d’une catastrophe naturelle dépend de la capacité des collectivités à y faire face.  Elle a estimé que les populations devraient être sensibilisées à ces risques à la fois à travers les médias traditionnels et les réseaux sociaux.

Cette séance plénière est immédiatement suivie d’un évènement spécial intitulé « Résilience à la sécheresse face aux changements climatiques », en salle 2, niveau 0 du CIGC.

RÉSILIENCES DES COLLECTIVITÉS: LA PIERRE ANGULAIRE DE NATIONS RÉSILIENTES

Déclarations

Mme ANN AKWANGO, Directrice des programmes du Development Network of Indigenous Voluntary Associations (DENIVA) de l’Ouganda, a rappelé la philosophie africaine du travail collectif pour le bien commun, dans le respect des perspectives de chacun, une philosophie qui, a-t-elle précisé, s’applique aussi à l’action face aux catastrophes.  Il est important de construire la résilience des communautés pour faire face aux catastrophes qui interviennent au quotidien, et qui ont un impact très grave sur le bien-être des populations.  Ce sont malheureusement celles dont la presse parle peu et pour lesquelles la mobilisation des ressources reste limitée.  C’est pourquoi, a-t-elle souligné, le futur cadre d’action qui remplacera celui de Hyogo devrait refléter cette réalité.

La mobilité et la capacité d’organisation des communautés sont essentielles pour la réduction des risques de catastrophe, a-t-elle dit, en précisant que ces communautés peuvent trouver des solutions originales aux problèmes qui se posent à elles.  Il est ainsi utile de coordonner les programmes nationaux avec connaissances traditionnelles des communautés.  Il faudrait renforcer les capacités au niveau des communautés locales, qui en manquent cruellement mais qui sont les plus à même de faire face aux fléaux qui les frappent.  Il faudrait aussi associer tous les secteurs concernés pour parvenir à la résilience des communautés, a estimé Mme Akwango.  Elle a fait observer que les mécanismes visant à renforcer les partenariats entre le secteur public, national et local, et le secteur privé font, pour l’instant, défaut en Ouganda.

Mme GODAVARI DANGE, Directrice de la SakhiFederation, en Inde, a décrit la grave sécheresse qui frappe la communauté agricole en Inde, causant la pauvreté et contraignant les populations à fuir leur région et, parfois, leur pays.  Les changements climatiques menacent les ressources hydriques dont disposent les communautés, a-t-elle alerté.  Les femmes au sein de ces communautés se sont d’abord organisées pour s’entraider et subvenir aux besoins de leurs familles.  Elles ont ensuite étendu leur action à d’autres communautés confrontées à des difficultés similaires au niveau de l’État du Maharastra.  Pour ce faire, elles ont créé des partenariats solides avec les pouvoirs publics et le secteur privé, notamment une société d’énergie avec laquelle elles développent des projets industriels à petite échelle dans le domaine de l’éclairage, a précisé Mme Dange.  Certaines femmes se sont formées aux techniques agricoles, d’autres à l’administration et à la gestion de projets.  Six cents personnes sont responsables de la diffusion d’informations importantes, notamment météorologiques, a-t-elle ajouté.  Le futur cadre d’action pour l’après-2015, a-t-elle demandé, devrait permettre de débloquer des fonds pour l’action locale et encourager l’action des groupes de femmes à ce niveau.

M. JIUTA KOROVULAVULA, de la Fondation internationale pour les peuples du Pacifique Sud (FSPI), à Fidji, a présenté les mesures prises par les collectivités de son pays.  Les organisations non gouvernementales concernées ont créé des groupes de travail thématiques sur la reconstruction, l’alerte précoce ou encore la gestion communautaire des catastrophes.  Des comités communautaires représentant toute la population ont pour rôle d’établir une évaluation des dégâts en cas de catastrophe, en lien avec les autorités du pays.  Une organisation non gouvernementale travaille à l’intégration des personnes handicapées aux activités de préparation aux catastrophes, a assuré M. Korovulavula.  Les organisations concernées constatent que la coopération régionale et internationale doit s’appuyer, d’abord, sur l’action des collectivités.  Le cadre d’action pour l’après-2015 devrait encourager les gouvernements à intégrer toutes les catégories de personnes vulnérables aux efforts de réduction des risques de catastrophe.

Mme HAYDEE RODRIGUEZ, Présidente de l’Union des coopératives Las Brumas, au Nicaragua, a indiqué que sa coopérative travaillait activement à la réduction des risques de catastrophe naturelle, notamment en association avec le Centre de coordination pour la prévention des catastrophes naturelles en Amérique centrale (CEPREDENAC).  Elle a cité des projets qui visent à évaluer l’état des sols en vue de prévenir des glissements de terrain.  La prévention des catastrophes et les mécanismes d’alerte précoce permettent de limiter les impacts des changements climatiques.  Elle a noté que la participation des femmes à la vie publique s’était accrue, grâce à un programme municipal qui consacre 5% du budget de la ville à des programmes publics pour la formation et l’intégration des femmes.  Les femmes doivent travailler de concert avec les autorités locales pour faire avancer leur cause, a-t-elle dit avant de conclure.

Mme JACQUELINE ARAYA MONTERO, Coordonnatrice du Comité communautaire d’urgence de Puerto Viejo et promotrice sociale des systèmes ruraux d’approvisionnement en eau à Sarapiqui, au Costa Rica, a décrit le mécanisme d’alerte précoce mis en place dans la région de Sarapiqui.  Il a pour objectif de former les personnes concernées, d’organiser la coordination avec les autorités concernées et d’aider les personnes touchées par des catastrophes, a-t-elle précisé.  Il a également pour objectif de développer une culture de réaction rapide aux catastrophes et de donner plus de pouvoir aux collectivités locales qui y participent, a-t-elle ajouté.  La prochaine étape, a-t-elle indiqué, est le partage d’expériences entre les communautés afin de développer l’influence positive de cette expérience innovante.

M. ALEX BYARUGABA, Membre du Parlement, district d’Isingiro, en Ouganda, a rappelé que les catastrophes ont des conséquences disproportionnées sur les femmes, les enfants et les groupes les plus vulnérables.  Les communautés locales jouent un rôle important dans la planification des mesures de préparation aux catastrophes, au plus près des terrains qu’elles connaissent le mieux.  Dans ce contexte, les autorités doivent, notamment, apprendre à utiliser, préserver et transmettre les connaissances des anciens; et développer les systèmes de financement et d’assurance au niveau local.  Les élus doivent, pour leur part, s’exprimer au nom des populations menacées par les catastrophes, appuyer les activités locales, mieux cibler l’utilisation des ressources, assurer le suivi de l’action du pouvoir exécutif et encourager les activités de formation.

Mme NIKKI KAYE, Ministre de la protection civile de la Nouvelle-Zélande, a assuré que lors du tremblement de terre de Christchurch, en 2011, la mobilisation des communautés locales avait permis de réduire l’impact négatif de la catastrophe, qui avait causé cependant des dommages équivalents à 20% du PIB.  En Nouvelle-Zélande, les autorités locales ont de larges responsabilités en matière de protection civile, a-t-elle dit.  La responsabilité individuelle et l’ « autogestion » en sont les deux principes fondamentaux.  Après le séisme de Christchurch, toute la population a fait preuve d’un engagement spontané, s’est-elle félicitée.  La Ministre a ajouté que la rapidité avec laquelle le redressement a été assuré dépendait aussi des capacités des collectivités.  L’implication de l’ensemble de la population et, en particulier des jeunes, est primordiale pour réduire, à l’avenir, les risques de catastrophe.  À cet égard, la Ministre a estimé que la mobilisation de la population à la fois à travers les médias traditionnels et les réseaux sociaux était une piste à explorer.

M. MARCIO MOURA MOTTA, Secrétaire adjoint à la protection civile de l’État de Rio de Janeiro, Brésil, a fait état d’une grave crise résultant des importantes inondations qui avaient affecté la ville de Rio et toute la région, causant plusieurs dizaines de morts.  À la suite de cette catastrophe, les autorités avaient procédé à une cartographie des zones à risque et installé des postes d’alerte.  Depuis cette date, elles organisent régulièrement des exercices d’évacuation.  Les écoles primaires dispensent un enseignement pratique pour préparer les élèves à mieux réagir en cas d’inondations et de glissements de terrain.

Débat interactif

Au cours de la discussion animée par M. ANDREW BIDNELL, d’InsideOut Consultant Compagny, au Royaume-Uni, plusieurs intervenants ont souligné que le partage d’informations était essentiel.  Mme Araya Montero, du Costa Rica, a rappelé que son pays ne disposait pas d’armée.  C’est pourquoi, la société civile doit réagir rapidement en cas de catastrophe.  Le système de protection est fondé sur l’implication des citoyens vivant dans des zones à risque et sur le renforcement des collectivités locales.  Ces deux conditions doivent être prises en compte dans le nouveau cadre d’action pour la période post-2015.

Un autre intervenant s’est interrogé sur la possibilité d’ériger les catastrophes en violations des droits de l’homme.  Les plus démunis sont les plus susceptibles de souffrir des effets des catastrophes, a fait rappeler un participant.  Par ailleurs, une représentante du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) au Niger a estimé qu’il faudrait prendre en compte non seulement les bonnes pratiques, mais également les mauvaises pratiques afin d’établir une meilleure évaluation de la situation et de mieux cibler les mesures à prendre.  Le partage d’expériences permet d’éviter à d’autres de commettre les erreurs qui avaient été constatées ailleurs.

Répondant à une question d’une représentante de la Banque mondiale, le membre du Parlement de l’ougandais a souligné que l’implication des communautés locales signifie qu’elles doivent s’approprier les politiques et programmes de réduction des risques.  La participation active des collectivités est donc une nécessité fondamentale, a-t-il dit.

En réponse à une autre question, la Ministre de la protection civile de la Nouvelle-Zélande s’est dite convaincue que la science et la recherche, notamment en matière sismique, sont vitales pour mieux organiser la réponse aux catastrophes.  La Présidente de l’Union des coopératives Las Brumas, pour sa part, a évoqué les leçons apprises au Nicaragua à la suite des souffrances et des dégâts causés par les catastrophes.  Les organisations de femmes ont noué un véritable dialogue avec les autorités du pays en matière de réduction des risques de catastrophe.

Mme VIOLET SHIVUTSE, Directrice et fondatrice de la communauté des travailleurs de santé de Shibuye, du Kenya, a estimé que l’organisation communautaire constituait un outil très puissant, tout en notant que les donateurs ne lui accordent pas la priorité.  Les organisations de femmes, en particulier, réalisent un excellent travail, a-t-elle assuré.  Les partenariats « du bas vers le haut » sont particulièrement efficaces, car ils permettent d’informer les pouvoirs publics sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.  Le cadre d’action post-2015 devrait prendre en compte les réalisations faites au niveau régional.  Le partenariat permet aux citoyens d’être entendus car, a-t-elle rappelé, ils sont les premières victimes des catastrophes.  Elle a souligné que la quatrième session de la Plate-forme mondiale pour la réduction des risques de catastrophe devrait formuler des recommandations afin de garantir la durabilité des initiatives locales.  Pour réaliser les objectifs de réduction des risques de catastrophe et de développement durable, « il faudrait passer des projets isolés aux programmes durables », a-t-elle insisté.  Au cours d’une récente réunion entre communautés locales, il est apparu que la planification devait être assurée par les collectivités et non pas par une autorité centrale.  « Il faut penser globalement mais agir localement », a-t-elle dit avant de conclure.
http://www.un.org/News/fr-press/docs/2013/IHA1318.doc.htm

26 mai 2013

La boucle du Niger dans « la plus grande France »

LE MONDE | 24.05.2013 à 12h40- Hubert Bonin (professeur d’histoire économique à Sciences Po Bordeaux et à l’UMR GRETHA – université Montesquieu-Bordeaux-IV)

L'intervention de la France au Mali pour repousser les forces islamistes n'est que l'illustration la plus récente de son intérêt politique et économique pour la région.
La boucle du Niger séduit les états-majors parisiens depuis plus d’un siècle, l’actualité la plus récente en est une illustration. Si à l’origine des intérêts économiques « impérialistes » inspirent le mouvement militaire, les enjeux géopolitiques dominent, avec « la course à l’Afrique » : dans le sillage du congrès de Berlin (1885), expéditions des géographes et des militaires dessinent la carte des empires français, britannique, belge et allemand.
Parmi les royaumes autochtones a émergé celui de Samory, avec quelques dizaines de milliers de soldats plus ou moins organisés et armés. Entre 1886 et 1889, depuis le Sénégal, le général Gallieni (1849-1916) conquiert le Fouta-Djalon et la Guinée, puis se porte vers le Niger : Bamako (1883) et le Soudan français (Mali), colonie en 1892 ; c’est un succès du parti colonial, qui fédère hommes politiques, hommes d’affaires et cercles de hauts gradés. Samory Touré et 25 000 soldats résistent entre 1892 et 1895 ; après une progression à sauts de puce en 1895-1897, des colonnes attaquent Samory Touré dans les montagnes des Dioulas ; sa sortie dans la savane permet de le capturer en septembre 1898.
Ainsi pacifiée, la boucle du Niger devient un enjeu économique pour le Comité de l’Afrique française créé en 1890 et l’Afrique occidentale française instituée en 1895. Un accord signé en 1898 entre la France et le Royaume-Uni institue une vaste zone de libre-échange dans l’espace du Niger, du Nigeria et de la Côte d’Ivoire, jusqu’en 1936.
 OFFENSIVE ÉCONOMIQUE
Les maisons de commerce rivalisent : CFAO, SCOA, des dizaines de sociétés individuelles et Le Niger français, la filiale d’un groupe anglais (UAC puis Unilever), installent leurs « factoreries » puis des succursales sur les places d’échanges. Depuis le chemin de fer Dakar-Bamako-Koulikoro à l’ouest (650 km construits par l’armée en territoire malien en 1888-1904) ou par les pistes, les besoins des administrations, des troupes, des colons, des entreprises ou des autochtones dotés d’un pouvoir d’achat suffisant sont satisfaits par ces courants d’importations minimes : le Mali n’est pas « central » dans l’économie ultramarine française !
L’offensive économique prend une autre dimension, utopique ! « La plus grande France », suivant l’idéologie des années 1920-1930, lance un programme de mise en valeur systématique. L’espace de la savane peul et touareg reçoit comme mission de développer son élevage, ce qui conduit à l’installation de stations vétérinaires et à l’arrivée de conseillers : modernisé, il exporte des cuirs et des peaux vers la métropole. Surtout, du Tchad et de la Centrafrique au Mali, on construit un empire du coton français, afin d’alléger la dépendance vis-à-vis des Etats-Unis ou de l’Egypte.
Un rêve surgit en 1920 : faire de la Haute-Volta et surtout du Haut-Niger un eldorado, de Bamako à Tombouctou, sur un million d’hectares. Des barrages (Sansanding- Markala, construit de 1934 à 1945, large de 1 813 mètres), des lacs de retenue, des canaux d’alimentation, des réseaux d’irrigation, des écluses de régulation, des digues, des fermes produisant du coton, du riz, de la canne à sucre et des produits vivriers sont prévus par un immense programme, qu’on identifie à l’ingénieur hydraulicien Emile Bélime (1883-1969), responsable de l’Office du Niger créé en 1932, qu’il dirige jusqu’en 1944. On mobilise des dizaines de milliers de Noirs dans les savanes de l’est, surtout dans le cadre du paiement en nature de l’impôt individuel ou familial, du travail forcé, ou grâce à des campagnes auprès de volontaires, surtout dans le pays mossi.
COOPÉRATION
De la Guinée à Ségou et, plus en aval, entre Mopti et Tombouctou, se multiplient les zones irriguées, le long du fleuve, avec des sociétés privées ; 6 000 colons s’installent autour de Bamako et du canal de la Sotuba. Au milieu, entre Sansanding et Mopti, le « delta central nigérien » (des marigots correspondant à d’anciens lits du Niger) devient un territoire de colonisation publique. Des dizaines de milliers de Noirs pourraient s’y implanter et devenir des colons agricoles, en reproduisant le modèle de la « France des petits paysans », ce qui conduit à l’installation de 5 000 colons en 1944, qui sont 42 000 en 1961. La réalité de « l’or blanc » cotonnier est sombre : beaucoup de Noirs retournent chez eux, car le travail est dur, le paludisme règne, les ressources vivrières manquent.
Les travaux se déploient dans les années 1930, reprennent après la guerre avec l’argent du plan Marshall et du Fonds d’investissement pour le développement économique et social (Fides). Des fermes de petits paysans et des fermes mécanisées avec des salariés se côtoient. On réduit la voilure à 180 000 puis 100 000 hectares et, en 1960, seuls 35 000 hectares sont en culture… Nombre d’entreprises privées françaises (BTP, fabricants d’équipements, de ciment, puis de camions et tracteurs) sont associées au processus. Plus à l’ouest (Kita) et au sud (de Fana à Sikasso), le monde du coton-graine brille.
A l’indépendance, on repart sur de nouvelles bases : coopération avec la France et l’Europe, mais aussi avec la Chine (pour des usines textiles) et l’URSS, économie socialisante pendant vingt ans (hors zone franc jusqu’en 1967), sociétés d’Etat pour le commerce extérieur (Somiex) et pour la mise en valeur agricole. La Compagnie française pour le développement des fibres textiles (1949) est le partenaire technique de l’Office du Niger (10 000 paysans en régie, 30 000 en fermage) au sein d’une « Françafrique » de coopération, en direct puis par la société mixte Compagnie malienne des textiles (1974), d’où le bond des exportations de coton (41 000 tonnes en 1975).
LIBÉRALISATION
Le Mali est entraîné par le mouvement de libéralisation et de privatisation prônées par la Banque mondiale dans les années 1990. Les réseaux d’irrigation se détériorent faute d’entretien de la part d’un secteur public mal géré. Hors des structures étatiques, nombre de Maliens assimilent une sorte d’esprit d’entreprise agricole et marchand ; ils s’approprient l’irrigation à modeste échelle ; le riz l’emporte sur le coton dans la boucle du Niger, et des cultures vivrières, comme le maraîchage, les oignons se développent, ce qui alimente les circuits des marchands Diaoula.
Loin des schémas planificateurs, « le progrès » se diffuse de façon large et discrète, avec 630 000 exploitations familiales et une forte filière coton (600 000 tonnes en 2006). Cette prospérité (relative) explique le rebond de la CFAO (seule survivante), qui s’est recyclée dans le négoce technique (véhicules, équipements) et la percée de sociétés de commerce privées. Si le Mali connaît des taux de croissance élevés, il n’est pas une chasse gardée des intérêts économiques français.
Hubert Bonin (professeur d’histoire économique à Sciences Po Bordeaux et à l’UMR GRETHA – université Montesquieu-Bordeaux-IV),http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2013/05/24/la-boucle-du-niger-dans-la-plus-grande-france_3416887_3234.html


Chronologie

1815 Congrès de Vienne : le domaine colonial français se réduit à la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, Saint-Pierre et Miquelon, la Guyane, les cinq comptoirs de l’Inde, Saint-Louis et Gorée (Sénégal).
1854-1865 Le général Faidherbe nommé gouverneur de Saint-Louis du Sénégal en 1854 (comptoir fondé en 1659) établit la France au Sénégal.
26 février 1885 La Conférence de Berlin partage l’Afrique entre puissances européennes.
1894 Création du ministère des colonies.
16 juin 1895 Création de l’Afrique occidentale française (AOF) sous la direction d’un gouverneur général.
29 septembre 1898 Samory Touré qui avait conquis un vaste territoire dans la boucle du Niger est capturé par le capitaine Gouraud et meurt en 1900.
15 janvier 1910 Création de l’Afrique équatoriale française (AEF).
30 janvier-5 mars 1944 Conférence de Brazzaville. De Gaulle annonce la représentation des peuples coloniaux au Parlement. Création d’Assemblées locales.
Janvier 1959 La Fédération du Mali formée des anciens territoires français du Sénégal et du Soudan ne tient que quelques mois.
1960 Togo, Mali, Congo belge, Madagascar, Dahomey, Niger, Haute-Volta, Côte d’Ivoire, Tchad, République Centrafricaine, Congo, Gabon, Sénégal, Mauritanie accèdent successivement à l’indépendance.

La France et les djihadistes cohabiteront-ils longtemps dans le Sahel ?

C’est une question que se posent le commun des Sahéliens mais également les visiteurs ou simplement les téléspectateurs lointains qui s’intéressent à l’actualité touchant à cette région du monde. C’est aussi la question qui taraude les esprits des décideurs de la CEDEAO et des bandits qui sévissent au Sahel, depuis que l’opération SERVAL les contraint à clarifier leurs liens.
C’est une question que se posent le commun des Sahéliens mais également les visiteurs ou simplement les téléspectateurs lointains qui s’intéressent à l’actualité touchant à cette région du monde. C’est aussi la question qui taraude les esprits des décideurs de la CEDEAO et des bandits qui sévissent au Sahel, depuis que par l’opération SERVAL les contraint à clarifier leurs liens.
Par la voie de leurs seigneurs de guerre, arborant comme raison une Fatwa contre ce qu’ils appellent par défaut les intérêts français, les hordes de bandits sous des idéologies de djihadistes ont lancé la guerre de guérilla dont les objectifs finaux bien qu’ambigus visent comme cible essentiels les intérêts de la France. La déclaration du Président de la République française en réplique à celle de ces djihadistes, annonce que la guerre est déclarée et une distinction claire et subtile doit être faite entre l’intervention qui a lieu au Mali et la réalité d’une nouvelle guerre, qui se fera désormais au-delà des frontières maliennes. La guerre de guérilla en cours est aussi un produit de marketing, le fameux « 2 en 1 » pour une éradication du « djihadisme- business ». Ce qui reste à déterminer est le temps car c’est lui qui expliquera les coûts croisés de cette guerre.
DU COLONEL TRINQUIER EN VUE ?
La prolongation de cette guerre malienne sous forme de la guerre de guérilla entre la France et Acqmi est circonscrite par une appellation « la guerre du sahel » dont les limites flottent comme un mirage. En effet, elles semblent tantôt englober le Tchad, tantôt les susceptibles mouvements des djihadistes donne l’impression qu’elles couvrent tous les espaces ayant un climat sahélien (Burkina, Nord Togo, Nord Bénin, Nord Nigeria) ou encore se limiter uniquement à l’ensemble de l’espace CEDEAO. Ce flottement du terrain présage les difficultés à venir mais donne également à comprendre les nouveaux enjeux politiques qui se dessinent en Afrique de l’Ouest. Les alliances tactiques ou stratégiques qui sous-entendent cette guerre traduisent clairement, combien cette guerre de guérilla en terme relative peut être longue. Mais avant d’expliquer cela rappelons :
LE SYNDROME DES OTAGES DE L’AMBASSADE AMERICAINE A TEHERAN
Ce que nous entendons par ce syndrome ce sont les comportements qui sont lier aux actes terroristes, qui sont, comme nous le savons très rarement les fruits du hasard et leur mise en œuvre ne sont jamais un secret, pour peu qu’on sait écouter et interpréter les paroles et faits des terroristes en se mettant à leur place.
Au début du mois de novembre 1980, lorsque les étudiants islamistes ont pris en otage les fonctionnaires de l’ambassade américaine à Téhéran, ce n’était pas par surprise car pendant des semaines auparavant ces étudiants s’amassaient devant l’ambassade et disaient déjà ce qu’ils projetaient de faire, parfois de manière claire à travers les gestes, parfois dans les dialectes, pourtant connues par les fonctionnaires. Ce qui avait été la faiblesse de l’ambassade était la sous-estimation du milieu qui leur était devenu hostile. Il en est de même des attentats depuis l’époque « des fous de Dieu » Bref ! Ce mode opératoire n’a pas changé fondamentalement chez les terroristes car, avant d’agir, Ils annoncent toujours leurs intentions et même de façon précise dans le but d’intimider et de semer la psychose. Aujourd’hui, ils parlent des intérêts français comme ils parlaient des intérêts américains à une certaine époque. Il s’agit de ces intérêts et non des intérêts occidentaux. Il y a certes des effets collatéraux, mais la population cible est bien définie. Mais la psychose est telle que la menace est pressentie comme générale et peut entrainer des réponses disproportionnées voire peu efficaces. Ce sont probablement ces choses qui feront que la guérilla terroristes du Sahel risque de ressembler en terme très relatif à celle d’Afghanistan.
Ainsi, si nous nous tenons à la ire des djihadistes, on peut dire qu’ils vont s’attaquer sans répit aux supposés intérêts de la France. Mais où se trouvent ces dits intérêts français dans le Sahel ? La réponse la plus évidente est le Niger, ce sombre voisin du Mali, qui par la production de son uranium pèse sur l’énergie française dans la mesure où cette production représente près de 40% de l’approvisionnement d’AREVA et fourni le 1/3 des centrales nucléaires en France. C’est une donnée essentielle qui fait du Niger un point sensible dans l’œil terroriste d’Aqmi & Co.
LES ALLIANCES TACTIQUES ET LES ALLIANCES STRATEGIQUES.
Souvent les alliances tactiques sont des moyens sur le court terme sinon des moyens qui servent à consolider les alliances stratégiques qui visent la finalité, la réalisation d’un objectif, le long terme.
La France a bien évidemment dans cette guerre de guérilla au Sahel, la capacité de réaction pour protéger ses intérêts car elle a des troupes au Mali et dispose des forces au Tchad ainsi que d’un bon relais au Cameroun. Mais, ces 2 voisins souverains du Niger, situés en Afrique centrale, ont leurs propres agendas et ne sauraient apporter un soutien continu sans exciter les velléités de leurs oppositions intérieures. Ils ne constituent donc dans cette guerre que des forces d’appoint dont l’action principale est de servir à l’intimidation locale et aux renseignements. Le rôle de ces pays est de produire un effet tentaculaire de la France en Afrique comme Aqmi aussi sait être tentaculaire en se déployant à travers les réseaux des confréries musulmanes. Aqmi le fait en ravivant les anciennes méthodes de persuasion et de suggestion qui ont fait école dans les conquêtes islamiques en Afrique noire. Le choix et l’entrée des terroristes à Tombouctou et à Gao s’est fait dans cette vue même si son interprétation politique est réduite à la visée revendicative de MNLA axée sur l’AZWAD.
Réalisme
A propos des intérêts dits français au Niger, il faut savoir qu’objectivement AREVA pèsent autant pour la France que pour le Niger et qu’il n’y a plus de limite entre les intérêts français à travers AREVA et les intérêts proprement nigériens, dans la mesure où AREVA est l’épine dorsale de la vie sociale et économique du Niger. Les arguments syndicaux et commerciaux du genre : AREVA achète l’uranium du Niger 40% moins cher que le prix du marché, n’épargneront pas une attaque des islamistes et donc des vies nigériennes. Le Niger est tenu de soutenir DISTINCTEMENT la France et AREVA et cette position n’est pas simplement une question de nuance mais de raison. Pour le Niger la France est un Etat allié mais AREVA est aussi un « Etat dans l’Etat ». La France ne peut pas intervenir directement, à la fois au Niger et au Mali sans affronter nombre de tracas au plan international, mais AREVA, face à l’état d’urgence, peut assurer le soutien logistique au Niger en faisant bonne économie des tracasseries juridico-administratives de la communauté internationale.
La France en intervenant directement et en même temps au Mali et au Niger prêtait le flanc à une opinion qui conforterait les islamistes en suscitant involontairement des sentiments anti français dans les couches populaires et pousser à la déstabilisation des régimes actuelle ce qui repousserait les projets de stabilisation des institutions et ferait perdurer le désordre. Le Niger doit, au nom de ces propres intérêts nationaux, concentrer toutes ces forces rapidement et sans ambiguïté dans la défense des sites d’AREVA et de laisser la CEDEAO dans s’occuper avec la France des pourparlers pour la mise en place des forces.
Dans la perspective actuelle où les traités bilatéraux de défense ne suffisent plus pour justifier l’intervention française, contourner les difficultés liées aux exigences internationales pour agir très vite, suppose de recourir à une force comme le MNLA, qui est, pour le moment, incontournable. Pourquoi ?
  1. Le rôle joué par le MNLA dans la défaite et la débâcle des djihadistes au Nord du Mali, n’a pas été qu’un rôle de catalyseur comme on peut le croire. Leur connaissance parfaite du terrain, des réseaux djihadistes et des leaders a servi à disloquer les stratégies d’implantation des terroristes et permis aux diverses forces d’intervention (tchadiennes et françaises de faire un boulot appréciable).
  2. Pris ensemble, les groupuscules qui composent le mouvement djihadistes dans le Sahel ont un rapport de forces militaire et humain supérieur ou égal face aux armées de certains Etats de l’ex AOF dont le Niger et le Mali, pour ne citer que ceux-là. Par ailleurs, ces deux Etats sont malheureusement endigués par les processus de mutations politiques et économiques qui donnent des arguments aux terroristes et font craindre régulièrement des soulèvements populaires.
  3. Le MNLA, sans avoir la prérogative d’un Etat, contrôle un territoire. Sa nature de mouvement rebelle est, à tout point de vue, une flexibilité dans les dispositifs d’intervention de toute nature. Un Etat peut solliciter leur concours pour agir. Le MNLA est devenue pour la circonstance un allié tactique et stratégique, car un maillon à la fois pour le Niger, la France et les djihadistes.
  4. Il est donc clair que le Niger doit avaler la couleuvre qui consiste à considérer le MNLA comme un allié et s’appuyer sur lui pour combattre les terroriste djihadistes en leur coupant la retraite. Ce real politik, va déménager dans les coulisses les relations politiques entre Bamako et Niamey mais aussi le Burkina dont l’affinité du régime avec le MNLA n’est pas méconnue. Le MNLA est devenu une pièce importante des enjeux politiques dans la guerre du Sahel.
Cette complexité situationnelle est de la politique en ce sens qu’elle place la raison au-dessus de l’infantilisme, c’est-à-dire de l’affectif. La raison est une vision, donc contrairement au sens commun, elle est en politique la chose la moins partagée que parfois, il faut comme Prométhée, savoir jouer avec les dieux pour avoir sa part de raison.
Questions réponses.
  1. La France a-t-elle peur ? Non ! même pas un peu. Elle a même l’air amusé.
  2. AREVA a-t-elle peur ? Non.
  3. Le pouvoir malien a-t-il peur ? Oui ! il tremble. Il est perturbé et c’est le bon moment de lui demander tout y compris l’AZAWAD mais les Touaregs ne sont pas Prométhée.
  4. Le Niger a-t-il peur ? Oui. Il est tétanisé par l’idée que ne se réveille des anciennes rébellions et du banditisme des Dawsak, alliés permanents du MNLA.
  5. Le MNLA a-t-il peur ? Non. Bien que serein en apparence, il est excité. En réalité, le MNLA n’est pas suffisamment étoffé. Il est détesté par les arabes et les Touaregs noirs de Gao et de Meneka qui en milieu rural lui préfère majoritairement le MUJAO.
  6. Les terroristes ont-ils peur ? Oui, car ils sont dans une nasse et leurs alliances sont volatiles. De plus en plus ils sont fragilisés par les défaites (ils n’ont plus de territoire).
Ces questions/réponses indiquent le schéma des alliances et leur caractère tactique ou stratégique. Enfin, la guerre du sahel est partie pour durer car elle est la version de la guerre afghane avec cette nuance que la guerre Afghane met en première ligne les intérêts américains et la guerre du Sahel porte au front les intérêts français. Quant à l’issue de la guerre, elle est certaine : la défaite des djihadiste mais combien de temps faut-il et pour quelle mutation ? Voilà les questions qui en valent la peine.
Khobet,http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-france-et-les-djihadistes-136356

22 mai 2013

A la Une : le dialogue avec le MNLA

La presse malienne est au mieux dubitative après la décision du président par intérim, Dioncounda Traoré, de nommer Tiébilé Dramé conseiller spécial chargé d’engager des contacts avec les groupes armés du Nord. Président du Parti pour la renaissance nationale(PARENA), ancien ministre, Tiébilé Dramé a mission de négocier pour que les élections puissent se tenir à Kidal où sont installés les rebelles du MNLA.
Pour Le Procès-verbal, « en décidant de nommer un émissaire pour tenter de sortir de l’impasse avant les élections, Dioncounda envoie un signal, le premier, que l’Etat malien veut s’investir dans le règlement pacifique de la question touarègue au Nord. Dramé va devoir trouver un compromis avec le MNLA qui refuse le retour de l’administration et de l’armée malienne à Kidal. »
En outre, relève encore Le Procès-verbal, « la présidence malienne souhaite que son émissaire devienne l’interlocuteur des initiatives diplomatiques menées par les multiples médiations régionales et internationales. Le président malien entend obtenir que les médiations de la CEDEAO, de l’Union africaine ou des Nations unies n’opèrent plus chacune dans leur coin mais en synergie avec Dramé. »
Alors, « reste maintenant à mettre ce dialogue en œuvre et le moins que l’on puisse dire est que cela n’est pas gagné d’avance, estime L’Indépendant, autre périodique malien. Le premier écueil à surmonter sera la question de savoir si le MNLA acceptera de déposer l’arme au vestiaire avant de prendre place autour de la table des négociations ou si, au contraire, il s’y installera le doigt posé sur la gâchette. Le résultat sera différent, selon l’un ou l’autre cas. Le second obstacle, qui ne manquera pas de surgir, relève encore L’Indépendant, sera la définition du champ d’application des négociations. A l’évidence, dans l’esprit du président intérimaire, celui-ci se limite à la seule région de Kidal », alors que le MNLA, lui, « parle de “l’Azawad” qui, dans son discours et dans son entendement, recouvre les trois régions du Nord Mali, y compris Gao et Tombouctou, même s’il n’y a jamais contrôlé un arpent de sable. »
Enfin, autre grain de sable et non des moindres, note L’Indépendant, « les deux parties sont loin de partager la même vision de ce qui pourrait résulter d’éventuelles discussions. Dioncounda pense qu’une décentralisation plus hardie, concédant de plus larges prérogatives et des moyens accrus aux autorités locales est la clé pour stabiliser la région de Kidal et la réconcilier avec le reste du pays. Le MNLA voit plus loin. A défaut de l’indépendance dont il a dû faire son deuil face à la fin de non recevoir vigoureusement opposée par la communauté internationale, il réclame “un statut juridique spécial” qui renvoie à l’autonomie.»
Mauvaise foi ?
Plus radical, le journal L’Aube, estime pour sa part que ces négociations sont vouées à l’échec, avant même d’avoir commencé… « Après tous ces signaux forts des autorités maliennes, écrit-il, les responsables du MNLA n’ont pas encore posé un acte prouvant leur attachement à la République. Pis, ils continuent de harceler les Maliens et la communauté internationale avec leur histoire d’“Azawad” dont ils sont les seuls à en savoir les origines. Ce qui démontre la mauvaise foi de ce mouvement, s’exclame L’Aube. Une mauvaise foi qui ne date pas d’aujourd’hui. Le MNLA est connu pour ses tromperies et ses voltefaces spectaculaires. »
L’Indicateur Renouveau hausse encore le ton et s’en prend tout à la fois au MNLA et au président par intérim… « Le pas a été franchi par le président Dioncounda, qui a capitulé de manière honteuse face aux pressions de la France, et contre la volonté de son peuple, martèle le journal. En choisissant la voie du dialogue avec ceux qui ont tué impunément, sans consulter le peuple malien, Dioncounda Traoré confirme qu’il n’est pas un président digne des Maliens qui, dans leur majorité, ont dit “non” à tout dialogue et réconciliation avant la justice. » Bref, résume L’Indicateur Renouveau, « toute négociation consacre l’humiliation pour le Mali. Car, elle traduit la volonté de travestir la nature de la rébellion armée conduite par un groupuscule minoritaire en la présentant comme un conflit opposant les populations du Nord du Mali à celles du Sud. (…) Le peuple malien est donc interpellé, conclut L’Indicateur. Face à l’option imposée par Dioncounda, il a le devoir d’opposer le sentiment de refus. Et il doit le faire savoir. »

http://www.rfi.fr/emission/20130521-une-le-dialogue-le-mnla

Bamako se résout à négocier avec les Touaregs



Le ministre des Affaires étrangères malien, Tieman Coulibaly, et le commissaire européen, Andris Piebalgs, signent un accord entre l'Europe et le Mali en présence de Dioncounda Traoré, José Manuel Barrosoet François Hollande, le 15 mai à Bruxelles. Crédits photo : THIERRY CHARLIER/AFP

Le sort de Kidal, pour l'heure sous contrôle des rebelles du MNLA, doit être tranché avant l'organisation de la présidentielle.
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La réunion des bailleurs de fonds pour le Mali, le 15 mai à Bruxelles, s'étant achevée sur un succès, l'urgence est maintenant de boucler au plus vite le processus politique. «Il faut organiser un vote pour donner au pays un gouvernement légitime», souligne un diplomate. L'objectif principal est de remplacer le président par intérim Dioncounda Traoré, installé en catastrophe, après le coup d'État du 22 mars 2012.

Dioncounda Traoré s'est engagé à plusieurs reprises à appeler aux urnes au mois de juillet. La date officielle a été fixée au 28. Un choix que beaucoup jugent optimiste. Les difficultés logistiques, de l'impression des cartes d'électeurs à la mise en place du matériel électoral, sont énormes. «C'est faisable avec de l'organisation», assure un haut fonctionnaire de l'ONU.

Le vrai problème se trouve dans les séquelles de la guerre, à Kidal. Cette ville de l'extrême nord du pays, un temps occupée par les islamistes, est passée en février sous le contrôle armé de Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA). Ce groupe rebelle touareg a toujours été hostile aux djihadistes mais revendique l'indépendance de l'Azawad, le nord du Mali, à la grande colère de Bamako.

Paris a bien pris soin jusqu'à présent de ne pas prendre parti dans ce conflit entre les Touaregs et le gouvernement central, opposition qui plonge ses racines dans une défiance mutuelle bien plus vieille que le Mali. L'armée française n'entretient qu'une présence minimale à Kidal. Les soldats maliens, chassés de la ville en janvier 2012 par le MNLA, en sont toujours absents, tout comme l'administration. Or, sans le retour au moins des fonctionnaires le déroulement d'une élection est impossible. «Cela entraînerait le report du vote dans tout le pays», reconnaît-on à l'Élysée et à Bamako.



Alors que Bamako entend séparer les choses pour reporter les négociations sur le fond à après les élections, le MNLA veut prendre son temps. « Pour nous la priorité est le statut de l'Azawad », martèle Moussa Ag Acharatoumane

La solution de la force a été écartée. L'hostilité entre militaires maliens et MNLA est telle que toute tentative de reprise conduirait à une lutte sanglante. Reste donc la négociation. Cette semaine, Touaregs et gouvernement se sont dits prêts à ouvrir un dialogue sous le contrôle de Blaise Compaoré, le président burkinabé. Dans les jours prochains, une délégation touareg conduite par Bilal ag Achérif, le chef du MNLA, devrait se rendre à Ouagadougou. De son côté, Bamako a nommé vendredi Tiébilé Dramé, un homme politique malien, comme négociateur. Les positions des uns et des autres restent très éloignées.

Jeudi, Dioncounda Traoré, a ainsi répété son hostilité à toute autonomie, pensant qu'un «processus de décentralisation» est suffisant. «Un statut précis pour l'Azawad, comme une autonomie est le minimum», souligne Moussa Ag Acharatoumane, un proche de Bilal Ag Achérif. Autre point de friction: le sort des combattants du MNLA. Bamako demande le désarmement des miliciens, une option dont ne veut pas entendre parler le MNLA. Même le calendrier pose une difficulté. Alors que Bamako entend séparer les choses pour reporter les négociations sur le fond à après les élections, le MNLA veut prendre son temps. «Pour nous la priorité est le statut de l'Azawad», martèle Moussa Ag Acharatoumane.

Dans la réalité, la position des uns et des autres pourrait être plus nuancées et d'autres négociations, plus discrètes, devraient se tenir dans les jours à venir. «Le MNLA sait que sa carte maîtresse tient à sa capacité à bloquer l'élection mais il sait aussi qu'il n'est plus en position de force militaire», souligne un bon connaisseur du dossier. Paris et l'ONU tentent donc de rapprocher les points de vue et de dessiner une issue. «Nous sommes prêts à accompagner l'administration civile malienne à Kidal», a expliqué François Hollande. En claire, l'armée française assurerait, en accord avec le MNLA, la protection des fonctionnaires maliens pendant l'élection. L'armée malienne, elle, resterait pour un temps encore loin de Kidal. «C'est une possibilité mais rien n'est fait», assure un haut responsable français.

http://www.lefigaro.fr/international/2013/05/17/01003-20130517ARTFIG00705-bamako-se-resout-a-negocier-avec-les-touaregs.php

11 mai 2013

Avec les Touaregs de l’Azawad

Ferhat Bouda est un photographe kabyle installé à Francfort, en Allemagne. Il s’attache à documenter tous les aspects de la culture berbère. En septembre 2011, à Djerba, il rencontre des Touaregs et décide de partager un temps leur vie. Lorsque qu’il fut prêt à partir, au début de l’année 2012, la guerre était déclenchée dans l’Azawad, cette région désertique appelée aussi Nord-Mali. Il y est « rentré par le nord-est de la Mauritanie, raconte-t-il au site Tamazgha. À la frontière, j’étais pris en charge par des combattants du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) et je suis parti avec eux jusqu’à leur base. Là-bas j’ai rencontré d’autres soldats, des responsables du MNLA et des prisonniers maliens.» C’est le quotidien des combattants du MNLA qu’il nous propose dans ces images rares d’un conflit qui désormais touche la France.
  • Ferhat Bouda est exposé au festival ImageSingulières, du 8 au 26 mai à Sète. Voir ici.
   
http://www.mediapart.fr/portfolios/avec-les-touaregs-de-lazawad
  
© Ferhat Bouda
01
Février 2012, à Hassi el Beidh. Beaucoup de civils ont quitté les zones de combat mais certaines familles préfèrent rester au Nord-Mali.
© Ferhat Bouda
02
Février 2012, région de Tombouctou. Combattants du MNLA dans la base d’opération militaire de Léré.
© Ferhat Bouda
03
Février 2012, région de Tombouctou. Le drapeau de L’Azawad flotte sur les terres libérées.
© Ferhat Bouda
04
Février 2012, dans la région de Tombouctou. A gauche: Mana, 17 ans, n’a jamais été à l’école et ne parle que le berbère. Le seul espoir, pour les jeunes touaregs, est d’obtenir l’indépendance. A droite : Un combattant du MNLA, déserteur de l’armée malienne. Dès le début de l’insurrection de 2012, plusieurs centaines de militaires touaregs ont déserté l’armée malienne pour rejoindre le MNLA.
© Ferhat Bouda
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Février 2012, région de Tombouctou. Combattant du MNLA avec une mitrailleuse.
© Ferhat Bouda
06
Février 2012, région de Tombouctou. Tôt le matin, un combattant dort par terre.

Mali: le MNLA, il existe ou il n'existe pas?


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L'eurodéputé François Alfonsi (EELV), avec à sa gauche le vice-président du MNLA Mahmadou Djéri Maïga, et le porteparole du mouvement Moussa Ag Assarid (H. H. )
L'eurodéputé François Alfonsi (EELV), avec à sa gauche le vice-président du MNLA Mahmadou Djéri Maïga, et le porteparole du mouvement Moussa Ag Assarid (H. H. )

Le MNLA, qui participe à la libération du Mali aux côtés de la France et des armées africaines, reste un mouvement à l'image brouillée.


Dans les évènements qui ballotent le nord du Mali, le rôle du MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad), cette milice et parti rebelles composée essentiellement mais non uniquement de Touaregs, reste la grande inconnueLe mouvement lui-même voudrait une négociation directe avec le pouvoir - quel pouvoir? - à Bamako. D'égal à égal, en tant qu'incarnation de la volonté populaire des "Azawadiens", comme disent leurs quelques représentants officiels à Paris.
Vu de Bamako, dans la confusion des partis et des ambitions, le MNLA est le gros méchant loup, le groupe par qui tout le mal est venu. Début 2012, il a mis les troupes maliennes en déroute à Aguelhok. (Le monstrueux épisode des soldats maliens éventrés devra attendre une éventuelle enquête pour dire si vraiment des éléments du MNLA ont commis ce crime).

Pour les militaires, MNLA = Ansar Dine = MUJAO

Mais en plus de l'esprit de revanche militaire à Bamako, il y a une idée fixe: les gens du MNLA, ce sont les mêmes qu'Ansar Dine, et que ceux du MUJAO (Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique occidentale). AQMI est différent: des étrangers, djihadistes dont les épisodes de contrebandes et d'enlèvements financent leur cause.
Dans cette logique, tous les groupes hors AQMI sont  des narco-contrebandiers. Parfois Ansar Dine et le MUAJO singent al-Qaïda, avec des jeunes désœuvrés que les chefs mafieux transforment en zombies violentes. Une histoire de faux nez, de mascarade, de cynisme, de manipulation. Le MNLA et les autres groupes voudraient accroître leurs gains, leurs pillages, leurs rapines, et se transmuent sans cesse.
 Toujours vu du point de vue des Maliens classiques - c'est-à-dire tous les sudistes et une partie des nordistes, comme à Gao et à Tombouctou - le MNLA dispose de porteparoles divers et incohérents à Paris et à Nouakchott, qui ne représentent qu'eux-mêmes. Au moins un ministre français est de cet avis. Le gouvernement français, selon ces "classiques", a bien fait d'envoyer notre armée attaquer les rebelles du nord, et ne doit pas donner de légitmité au MNLA.

Les dirigeants français respectent néanmoins le MNLA

Quand on parle aux porteparoles militaires, le MNLA n'est jamais mentionné comme tel. J'ai posé jeudi 2 mai une question par liaison Internet publique au Général commandant des opérations terrestres de Serval, Bernard Barrera. Lui disait que les forces françaises sont en contact avec les éléments touaregs dans le nord, sans nommer le MNLA (pourtant explicitement nommée dans ma question).
Le contraste est saisissant cependant entre la branche en uniforme et le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, en costume civil et qui parfois use d'une clarté de langage rafraîchissante. Voici une déclaration du ministre, toujours ce 2 mai (à la 3e personne car lue par le porteparole du ministère de la défense): Jean-Yves Le Drian a dit qu'il faut veiller "à ne pas laisser de 'vide sécuritaire' au Mali et il a rappélé l'importance du  processus de réconciliation, notmment celle du dialogue entr le pouvoir [malien à Bamako] et le MNLA ds ce pays."
Eh oui, Le Drian a dit "MNLA"!

Réaction du MNLA à Paris:

Moussa Ag Assarid, directeur des relations avec l'Europe et l'un des porteparoles, m'a fait un rappel des faits vus par lui, toujours en ce jeudi 2 mai:
– le 14 janvier (deux jours après le début de Serval), le MNLA a annoncé qu'il collaborerait avec les forces françaises  contre le terrorisme.
– le MNLA a perdu plusieurs dizaines d'hommes: à Gao, Ansango, Menaka, d'autres endroits. À Kidal, le MNLA avait deux camps militaires: il en a cédé l'un à l'État-major français, l'autre aux forces tchadiennes.
Ag Assarid de poursuivre: "Nous n'avons pas la pleine reconnaissance de nos actions dans la lutte contre le terrorisme. Le MNLA a assuré un versant dans l'avancée des Français et des Tchadiens dans le Massif des Ifoghas. MNLA est le protecteur naturel et légitime des populations de l'Azawad. Le MNLA se veut multiethnique, touareg et songhaï et autres ethnies du nord. Jean-Yves Le Drian connait bien le problème à présent, et sait que nous sommes ceux avec qui il faut négocier vraiment."
Je signale en passant que par terroristes, le MNLA désigne AQMI, le MUJAO, et parfois Ansar Dine. Ce dernier, presque entièrement touareg, est composé de brebis égarées et manipulées par leur chef djihadistes Iyad Ag Aghaly selon le MNLA. Le passage des éléments du MNLA à Ansar Dine, et vice-versa, est constaté sur le terrain, par la presse, l'armée française, l'armée malienne, et dans une moindre mesure par le MNLA lui-même.

Conclusion: il vaut mieux parler du MNLA, en attendant de parler au MNLA

Lorsque le ministère de la défense et l'État-major gomment la mention du MNLA dans leurs déclarations, et lorsque les Maliens "classiques" dénigrant le MNLA à Bamako, l'importance de cette rébellion qui se veut "révolution d'un peuple, celui de l'Azawad", s'accroît.
Le déni ou le dénigrement de l'ennemi dans les luttes internes est une tactique de guerre psychologique très connue. Rappelons au hasard les cas du Timor oriental versus l'Indonésie, le Sahara occidental versus le Maroc, ETA versus l'Espagne. Ça se termine par la victoire de l'un ou de l'autre, ou par un match nul, mais le seul fait de jouer avec les mots ne produit pas la victoire. Par contre cela crée bien de la confusion.
Harold Hyman 
Le 09/05/2013 à 11:46
SourceBfm.tv

6 mai 2013

Touaregs du Mali. Des hommes bleus dans une zone grise

Touaregs du Mali. Des hommes bleus dans une zone grise:
Diploweb-Patrice GOURDIN, le 5 mai 2013 
Les conflits en Libye puis au Mali ont attiré l’attention sur les Touaregs. P. Gourdin propose ici une mise en perspective. Maîtres du Sahara central et bien intégrés dans les courants commerciaux intra- et transsahariens précoloniaux, les Touaregs vivent leur pouvoir détruit, leur système économique ruiné et leur société disloquée par la colonisation, lors de la première phase de la mondialisation, puis par l’indépendance du Mali. Depuis, ils tentent de survivre et aujourd’hui ils s’adaptent plus ou moins bien à la seconde phase de la mondialisation.
Cet article reprend et développe la conférence prononcée le 5 avril 2013 à Grenoble, dans le cadre du 5e « Festival de Géopolitique et de Géoéconomie » organisé par Grenoble École de Management sur le thème : « Mondialisation : Abus-Menaces-Perspectives ».
AVEC les Grandes Découvertes de la fin du XVe siècle et la naissance du capitalisme marchand, apparut le processus historique de mondialisation. Celui-ci prit une forme industrielle et financière au XIXe siècle et connut un premier apogée avant la Grande Guerre. Les deux conflits mondiaux, la crise des années 1930 et la Guerre froide rétractèrent et/ou figèrent le processus. La fin du communisme le relança dans les années 1990 et, depuis, il se trouve en phase d’accélération et d’amplification.
La mondialisation engendre une dynamique qui, tout à la fois, intègre et fragmente ou marginalise, car elle produit de l’inégalité. Ainsi s’opposent un “centre“- polycéphale – du monde et des “périphéries“. Cette hiérarchisation, très marquée par rapport aux multiples flux qui parcourent la planète, résulte de l’articulation plus ou moins possible et/ou réussie de chaque territoire avec les réseaux qu’empruntent ces flux, ainsi que de son aptitude plus ou moins grande à accumuler de la richesse.
De l’Antiquité à nos jours, la région Sahara-Sahel comprit de multiples espaces échappant à l’exercice d’une réelle autorité politique. Ils bénéficièrent de leur situation à la charnière de chacune des constructions politiques stables et sédentarisées qui se succédèrent. Il s’agit donc souvent d’un espace périphérique. Aujourd’hui, elle fait partie des “zones grises“ de la mondialisation, ces territoires marqués par l’absence de la loi et de l’ordre que chaque État, de par son devoir de sécurité, est sensé faire régner. La zone Sahara-Sahel sert de base à des rébellions et offre un espace d’impunité relative à des activités mafieuses, ainsi qu’un sanctuaire à des organisations terroristes salafistes.
Cela fait par conséquent planer une lourde menace sur la sécurité des États de la région, sur l’Union européenne et sur les États-Unis. Cela motiva la décision d’intervention militaire prise par le Président de la République française le 11 janvier 2013. Il répondait à l’appel des autorités de transition du Mali et des voisins de celui-ci, dans le cadre des résolutions (2056 du 5 juillet 2012, 2071 du 12 octobre 2012 et 2085 du 20 décembre 2012) adoptées par l’ONU. Démarche qui lui valut l’approbation unanime du Conseil de sécurité, le 14 janvier 2013, et des États membres de l’Union européenne, le 17 janvier 2013. La même cohésion ne se retrouve guère dans le soutien actif à l’intervention française. Outre les restrictions budgétaires qui touchent tous les acteurs, cela tient à l’indifférence de la plupart des États européens à l’égard du Sahel, ainsi qu’à la crainte (feinte ou sincère) d’œuvrer au seul bénéfice de la politique africaine de la France. Formulé ainsi, cela ne serait guère diplomatique, aussi est mise en avant la volonté de privilégier l’indispensable dimension politique de la solution à la crise malienne. Or, cela dépend en partie de la résolution de la difficile question touarègue.
Celle-ci résulte d’un processus assez classique : maîtres du Sahara central et bien intégrés dans les courants commerciaux intra- et transsahariens précoloniaux, les Touaregs virent leur pouvoir détruit, leur système économique ruiné et leur société disloquée par la colonisation, lors de la première phase de la mondialisation, puis par l’indépendance du Mali. Depuis, ils tentent de survivre et aujourd’hui ils s’adaptent plus ou moins bien à la seconde phase de la mondialisation.

I. LES MAÎTRES DÉCHUS DU SAHARA CENTRAL

Les Touaregs dominèrent pendant plusieurs siècles le Sahara central. Ils s’étaient remarquablement adaptés à ce milieu très difficile et avaient construit une société originale, bien connectée avec l’extérieur.

A. DES BERBERES

Les Touaregs descendent de populations arrivées dans le Sahara humide vers le VIIIe millénaire av. J-C. L’appellation “Touareg“ est d’origine arabe. Les intéressés se dénomment “kel tamasheq“ – littéralement : “ceux qui parlent tamasheq“, une variante de la langue berbère. Cette langue constitue la base de leur identité. Et ce d’autant plus que, sur l’ensemble de la zone de peuplement berbère, seuls ils ont préservé l’alphabet tifinagh, dérivé de l’écriture dont usèrent leurs ancêtres dans toute l’Afrique du Nord et au Sahara.
Hormis la langue, leurs référents identitaires communs principaux sont le port du voile par les hommes, le mode de vie nomade et l’usage d’armes blanches venues (puis copiées) de l’Occident médiéval. La sédentarisation et l’acquisition d’armes à feu réduisirent considérablement ces singularités.
Traditionnellement très hiérarchisée, la société touarègue était dominée par les guerriers et marquée par une grande fluidité. D’une part, les rivalités multiples et incessantes provoquaient une très forte instabilité au sein des tribus et entre celles-ci. D’autre part, il existait une relative mobilité interne parmi les hommes libres, car les statuts ne demeurent pas immuables. À quoi il faut ajouter des possibilités d’affranchissement pour les esclaves. Chaque homme avait des droits et des devoirs en fonction de son appartenance sociale – héritée de sa mère. Son parcours personnel pouvait modifier son statut. Les observateurs relevèrent une relative liberté des femmes, mais c’était par comparaison avec le statut réservé à ces dernières dans les sociétés voisines, notamment arabo-musulmanes du Moyen-Âge. Cela ne semble guère faire de la femme touarègue un être réellement libre.
La société touarègue est composée de tribus de rang inégal, regroupées en sept confédérations, dont trois sont présentes au Mali : les Kel Adrar ou Kel Adagh (dans la région administrative de Kidal), la branche Kel Ataram des Iwellemmeden (dans la région administrative de Gao) et les Kel Antessar ou Kel Ansar (dans la région administrative de Tombouctou). Les relations forgées au fil des siècles au sein de ces tribus, entre ces tribus et entre leurs confédérations, influencent encore aujourd’hui la population touarègue. Les alliances fluctuantes et les rivalités de pouvoir pèsent toujours plus ou moins sur les activités et les engagements individuels et collectifs.

B. DES SAHARIENS

Arrivés vers le VIIIe millénaire av. J-C, alors que le Sahara était humide, les ancêtres des Touaregs s’adaptèrent à la dégradation climatique. Depuis plusieurs siècles, ces êtres vivent dans un milieu très difficile, marqué par l’aridité et la limitation des ressources, qui ne supporte par conséquent que de faibles effectifs. Leur nombre est aujourd’hui estimé entre 1 et 3 millions, répartis sur 2 500 000 km2  : environ 50% au Niger, 35% au Mali, 10% au Burkina Faso, 3% en Algérie, 2% en Libye.
Cette précarité impose la mobilité, qui fut atteinte et érigée en mode de vie – le nomadisme – grâce au chameau. Celui-ci leur permit de pratiquer l’élevage (au côté d’autres animaux considérés comme moins prestigieux, mais qui n’en sont pas moins très utiles, chèvres et ânes notamment), de se livrer au commerce et de mener longtemps avec succès la guerre, tant défensive que de prédation (rezzous).
La précarité impose aussi un partage très strict des ressources : chaque individu jouit d’un accès aux pâturages, à l’eau, au bois, au gibier et de droits d’usage du sol. La répartition s’établit en fonction du rang, mais du plus puissant au plus humble, chacun ne jouit que de l’usufruit, aucun ne possède ces ressources en propre.
Les richesses naturelles sont comptées et leur quantité demeure soumise aux aléas. Aussi les Touaregs avaient-ils complété leurs moyens d’existence en se faisant commerçants. Ils effectuaient des échanges dans chaque dimension spatiale : esclaves, dattes, sel, minerai de cuivre, bétail, peaux, artisanat (bois, cuir, métal) aux échelons local et intra-saharien ; esclaves, céréales, plumes d’autruche, or, étoffes indigo, produits manufacturés – notamment armes -, thé, sucre, soie, épices, parfums, encens, dans le cadre transsaharien. Cela passait par deux systèmes différents : celui du relais, les produits transitant de tribu en tribu ; celui du réseau, le même marchand (pas nécessairement un Touareg) traversant le territoire de chaque tribu dans le cadre d’accords et d’alliances (notamment matrimoniales) divers. Par leur participation aux traites négrières, ils s’inséraient dans le commerce triangulaire Europe-Afrique de l’Ouest-Amériques, réseau précoce de cette première mondialisation qui s’épanouit au XIXe siècle.
Ils restèrent à l’écart des révolutions agricole et industrielle, aussi la guerre demeura-t-elle pour eux une ressource essentielle. Les impératifs de sécurité et de prédation expliquent la forte tradition guerrière des Touaregs. Toutefois, les difficultés extrêmes liées au milieu naturel dans lequel ils évoluent les privèrent des bases démographiques et matérielles indispensables à la création d’un empire. En outre, du fait de leurs querelles intestines et de leur infériorité en matière d’armement, ils subirent une succession de défaites à partir de la conquête coloniale. Mais il subsiste un état d’esprit ne rechignant ni aux prises d’armes ni aux révoltes. En dépit de leurs qualités guerrières, les Touaregs se trouvèrent absents des armées “nationales“ formées après l’indépendance, en 1960, par le Mali et le Niger. Cela explique les revendications d’intégration d’ex-rebelles dans ces armées lors des processus de paix depuis les années 1990.

C. DES MUSULMANS

Le Mali compte 94% de musulmans dans sa population. Mais cette communauté en religion ne joue aucun rôle fédérateur entre les différentes composantes du peuple malien. En particulier, elle ne constitue pas une base de rapprochement entre les habitants du sud et les Touaregs
Les commerçants figurèrent parmi les musulmans les plus précocement convertis dans la zone Sahara-Sahel. En effet, la foi partagée est sensée leur assurer, quel que soit le groupe auquel ils appartiennent, honnêteté en affaires, solidarité et protection. L’islamisation des Touaregs commença, au XIe siècle, par les marchands et se poursuivit lentement. Ils ne revendiquent pas le facteur religieux comme élément fondant leur identité. Toutefois, celui-ci joue un rôle important dans leur organisation sociale. Les religieux constituent un groupe de spécialistes, formant une catégorie à part, respectée par tous et protégée par les nobles guerriers. Mais ce sont des non-combattants. Donc, bien qu’ils fassent partie des hommes libres, tout “descendants du Prophète “ qu’ils se prétendent, ils n’en sont pas moins tributaires des nobles.
Tous rattachés à la branche sunnite – comme les autres Maliens -, les Touaregs en embrassent les nombreuses nuances. Le soufisme exerce une forte influence à travers les confréries Tidjanyia et Kadryia. Ces dernières, avec leur culte des saints et leur enseignement de sagesse, inclinent leurs adeptes à la modération. Mais les autres courants peuvent provoquer des réactions plus vives. Dans certaines circonstances, la tiédeur des malékites n’exclut ni le fanatisme, ni le recours à la violence. Cela s’avère plus marqué avec les wahhabites (présents, à travers la Sanoussiya, dès le XIXe siècle), en particulier la minorité salafiste djihadiste. La répartition des Touaregs entre ces différentes perceptions de l’islam n’est pas connue avec précision. Néanmoins, celles-ci semblent présentes au sein de chaque tribu, voire de chaque famille. La tradition, l’histoire, les parcours individuels contribuent à cette diversité. D’ailleurs, l’islam s’avère, depuis un millénaire, tout autant un outil permettant de transcender les oppositions et les compétitions internes à la société touarègue, qu’un instrument pouvant les attiser.

D. DES CO-HABITANTS

Les Touaregs n’occupent pas seuls le territoire du Sahara central. Ils y cohabitent plus ou moins pacifiquement avec d’autres populations ayant parfois un passé aussi prestigieux que le leur. Cela interfère gravement avec leurs prétentions à l’indépendance ou à l’autonomie.
Au Mali, ils comptent pour environ 10% de la population. Installés dans le nord du pays, ils y côtoient plusieurs groupes. Les Maures (3% de la population) se rattachent au même rameau que les Touaregs, à l’origine, mais ils s’arabisèrent. Toutefois, ils ne se confondent pas avec les Arabes au sens strict (1,5% de la population), descendants proclamés des conquérants venus par le Nord. Des populations issues de brassages complexes remontent aux fondateurs de deux empires : les Songhaï (empire aux XVe-XVIe siècles) représentent environ 10% de la population et les Peul (empire au XIXe siècle) 14%.

II. SOUMISSION ET DÉSTRUCTURATION

Avec le processus de mondialisation, les Touaregs assistèrent à la ruine de leur système économique, social et politique traditionnel. Plusieurs bouleversements se conjuguèrent pour provoquer ce déclin. Avec l’affirmation de la domination européenne et l’essor du transport maritime, la place du commerce caravanier transsaharien diminua considérablement. La restriction continue de la liberté de déplacement, la rupture des liens de dépendance et la dégradation du milieu naturel compromirent irrémédiablement les ressources et le mode de vie touaregs. L’éloignement des centres de décision, l’insuffisance des infrastructures, l’absence dans les circuits économiques réorganisés, l’exclusion de l’exercice du pouvoir et le désintérêt de l’État malien entretinrent la marginalisation.

A. LA DOMINATION COLONIALE FRANÇAISE

Le développement par les Européens du commerce maritime au long cours dès le XVIe siècle sapa lentement une base essentielle de la prospérité, donc de la puissance des Touaregs. L’invasion marocaine, à la même époque, provoqua parmi eux des désordres politiques et économiques. L’interdiction du commerce négrier par le traité de Vienne en 1815, si elle n’aboutit pas à sa disparition instantanée, le rendit plus difficile et le déplaça vers le sud de l’équateur, ce qui pénalisa l’économie touarègue. Celle-ci subit également le choc du transfert en Afrique de certaines activités productives au fur et à mesure du recul de l’esclavage aux Amériques : la rente négrière disparaissait, les échanges de produits traditionnels (or, peaux, gomme arabique, par exemple) stagnaient et, déjà marginalisé par la révolution des transports, l’espace touareg était impropre aux cultures de plantation, notamment oléicoles, qui connurent alors un grand essor en Afrique de l’Ouest. Bref, les Touaregs perdaient pied dans la division internationale des activités. Après que la diffusion de la quinine eût commencé de briser l’obstacle sanitaire qui faisait de l’Afrique le “tombeau de l’homme blanc“, et alors que la grande crise économique apparue en 1873 perdurait dans les pays industrialisés, la conférence de Berlin (15 novembre 1884 – 26 février 1885), mit en forme la colonisation de ce continent. À la suite de la prise de contrôle des régions côtières, le mouvement s’accéléra dans la zone saharo-sahélienne, avec la soumission imposée par les armes françaises entre 1894 et 1904. Les voies du commerce transsaharien achevèrent de se décaler vers l’est, qui préserva son indépendance le plus longtemps et qui capta la majeure partie des flux, au détriment du centre et de l’ouest. Le coup de grâce vint de l’achèvement des voies ferrées Kayes-Bamako (1904) et Lagos-Kano (1912), qui court-circuitèrent le commerce transsaharien dans la boucle du fleuve Niger et le pays haoussa.
Dès 1908, l’administration coloniale définit sa “politique touarègue“. En priorité, il s’agissait de contrôler la population : soumission des tribus, recensement, quadrillage militaire, contrôle des armes, imposition de l’arrêt des rezzous, suppression de la traite esclavagiste, abolition du système tributaire, obligation de fourniture de guides et d’animaux, contrôle des déplacements, fixation des prix du bétail, ingérence dans l’organisation politique traditionnelle (dislocation des fédérations, intervention dans la désignation des chefs, notamment). Après l’écrasement de la brève mais violente révolte de 1916-1917, la paix régna jusqu’à la décolonisation. Le renforcement du contrôle des populations et l’organisation d’unités méharistes, très mobiles et très efficaces, assurèrent la quiétude dans cette zone. À l’heure des décolonisations, alors que les combattants d’origine arabe devenaient de moins en moins fiables, la France recruta des supplétifs parmi les Touaregs. Ils firent preuve d’une loyauté constante et assurèrent un blocage efficace de la wilaya 7 organisée par le FLN. À partir de Tessalit, Kidal et Gao, celui-ci entendait contourner – par l’Adrar des Ifoghas, le Hoggar et l’oasis de Tindouf – les barrages établis par les Français le long des frontières marocaine et tunisienne.
Avant la découverte des hydrocarbures, à la fin des années 1950, le Sahara central ne présentait pas d’autre intérêt que sa position stratégique à la charnière des trois composantes de l’empire colonial africain de la France (Afrique du Nord, Afrique-Occidentale française et Afrique-Équatoriale française). Aussi, en dépit de la soumission et de la fidélité des tribus, l’investissement colonial (infrastructures, santé, éducation, notamment) en zone touarègue fut très limité, ce qui n’améliora guère la vie quotidienne des populations nomades. En revanche, la disparition des grands mouvements de migration qui avaient lieu en cas de fortes sécheresses provoqua la perte du savoir-faire ancestral d’adaptation et de réaction aux aléas météorologiques. Cela aggrava les conséquences des dysfonctionnements climatiques majeurs intervenus depuis l’indépendance. Ajoutons que les nomades demeurèrent loyalistes car ils craignaient de perdre le peu de liberté de déplacement qu’il leur restait. En outre, les chefs traditionnels, déjà déstabilisés par l’introduction du suffrage universel à partir de 1945 (qui desserra ce qui subsistait des liens de dépendance), redoutaient la subversion sociale contenue dans le programme socialisant du FLN. À quelques très rares exceptions, les chefs touaregs refusèrent constamment la scolarisation de leurs enfants. Ils demeuraient attachés au mode oral de transmission de la somme considérable de connaissances qu’ils avaient acquises (chez les nobles touaregs, la culture est une qualité tout aussi importante que le courage). De plus, ils craignaient une déculturation massive et, à terme, la perte totale de leur identité. Cela s’avéra une très lourde erreur, tant vis-à-vis du colonisateur que vis-à-vis des autres composantes de la population des colonies. En effet, de ce rejet date le déficit chronique des Touaregs en personnels qualifiés, en intellectuels et en cadres politiques compétents.
Pas ou peu au fait des rouages de la démocratie occidentale contemporaine, les chefs touaregs ne semblent guère avoir perçu clairement les enjeux de la décolonisation. Par conséquent, lorsqu’en 1958 ils comprirent que la France allait partir, ils raisonnèrent dans la logique politique tribale qui était la leur. Ils s’étaient soumis au pouvoir du plus fort et, à ce titre, avaient acquitté tribut. En retour, suivant leur conception des règles du jeu politique, ils attendaient aide et protection du vainqueur. À l’aube des indépendances africaines, cela prit la forme d’une demande à la métropole de leur confier un État en propre. Or, cette requête ne fut pas honorée, car elle obérait les bonnes relations voulues par Paris avec les États en voie d’émancipation.

B. LA MARGINALISATION DANS L’ÉTAT MALIEN

Le 22 septembre 1960, Modibo Keita proclama l’indépendance du Mali, sous la direction des Bambara, descendants des fondateurs du prestigieux empire dont ils reprenaient le nom. Faute de disposer des moyens de résister, la majorité des chefs touaregs se soumirent, tandis que quelques-uns prenaient le chemin de l’exil. Accusés d’avoir été des partisans de la colonisation, sous-scolarisés (par leur faute, nous l’avons vu), ils se trouvèrent exclus des réseaux de pouvoir, tant politique qu’économique, ce qui pérennisa leur marginalisation.
Le Mali conserva pour l’essentiel le système d’administration des populations du Nord mis en place par la France. Le seul changement perceptible consista en la substitution d’administrateurs et de militaires Bambara aux Français. Les Touaregs ressentirent cela comme une seconde colonisation. La politique socialisante de développement accorda la priorité à l’agriculture (source principale de richesse des sédentaires du Sud, désormais au pouvoir), au détriment de l’élevage (alors que les Touaregs excellent dans cette activité). La législation (regroupement obligatoire en coopératives, monopole étatique sur le commerce extérieur, par exemple) et la fiscalité s’avérèrent défavorables aux Touaregs. Les décideurs à Bamako, ainsi que leurs conseillers, ignoraient (et ignorent encore souvent) les réalités socio-économiques du Nord. Le manque d’infrastructures et la quasi absence des Touaregs dans les activités de transport par camions généra un mécanisme d’échange inégal interne, qui entretint un sous-développement plus marqué au Nord. En outre, les autorités maliennes mirent en œuvre sans ménagement un vaste programme de sédentarisation. La volonté de mieux contrôler les populations se doublait de la conviction – héritée de la période coloniale et partagée par les grandes institutions internationales – que l’abandon du nomadisme était une condition du progrès.
Cela sembla confirmé par les sécheresses qui affectèrent très gravement le Sahel en 1973-1974, puis en 1984-1986, et achevèrent de briser le système de production pastorale. Les populations nomades, perdant une grande part de leurs troupeaux, ne purent survivre et durent se déplacer. Leur arrivée sur les bords du fleuve Niger provoqua de fortes tensions avec les paysans sédentaires riverains. Nombreux furent ceux qui, au terme d’éprouvantes pérégrinations, échouèrent dans les villes ou à l’étranger et entamèrent la descente aux enfers de la clochardisation. Le détournement d’une partie de l’aide internationale par le pouvoir bambara de Bamako aggrava leur situation et entretint leur ressentiment.
Depuis les années 1990, les pays de la zone Sahara-Sahel ont renforcé leurs relations économiques avec les pays pétroliers du Proche-Orient, ce qui limita les échanges entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, donc l’intégration économique de l’espace touareg aux flux de richesse licite.
Des évolutions institutionnelles auraient pu leur donner voix au chapitre dans la vie politique du Mali. La Constitution de la IIe République, adoptée en 1974, conféra une représentation politique aux “fractions“. Les perspectives de participation à la vie politique s’élargirent encore en 1993 avec la loi sur la décentralisation. Mais ces opportunités, pour limitées qu’elles étaient, furent mal ou pas utilisées, notamment faute d’alphabétisation. La participation électorale est très faible et les élus sont souvent des notables traditionnels ralliés.
Exode et/ou exil renforcèrent la marginalisation des Touaregs. Coupé de son espace territorial, économique, social et culturel, l’individu connut une mutation importante : la dimension lignagère et spatiale de son identité s’estompa et fit place à une perception ethnique. L’appartenance à l’ensemble touareg prit le pas sur l’attache tribale. C’est du moins ce que semblent révéler les révoltes survenues depuis les années 1990.

III. LES STRATÉGIES DE SURVIE

Habitués par un milieu naturel hostile à déployer des trésors d’ingéniosité et de mobilité pour continuer à vivre, les Touaregs ont conservé, pour le meilleur et pour le pire, ces qualités jusqu’à nos jours. Ils le firent sous la pression des contraintes imposées par l’histoire, depuis la conquête française.

A. LES REVOLTES

Toutes les bases de la société touarègue furent mises à mal par la colonisation française, ce qui explique les troubles qui culminèrent avec la rébellion qui éclata en 1916 sous la direction de Kaocen ag Kedda, un Touareg de l’Aïr lié à la puissante confrérie Sanoussiya. Malgré les incontestables qualités de fédérateur et de stratège de la guerre moderne de son chef, la fragmentation politique, les stratégies contradictoires des confréries influentes et l’infériorité en effectifs comme en armement eurent raison, au début de 1917, de ce sursaut d’une société moribonde. Après la Première Guerre mondiale, il régna au Sahara central un calme permanent.
La situation se dégrada rapidement après la création de l’actuel État malien. En 1963-1964, des Kel Adagh et des Kel Ansar prirent les armes contre les méthodes d’administration mises en œuvre par les fonctionnaires et les militaires envoyés du sud par Bamako. Il s’agissait d’un soubresaut déclenché par la frustration d’être mis sans ménagement à l’écart et de se voir imposer, sans aucune concertation, une politique contraire à leur culture et à leurs intérêts. Brutalement réprimé, le mouvement cessa. Le massacre d’une grande partie de leurs troupeaux durant les opérations de “pacification“ et les sécheresses de 1973-1974, puis de 1984-1986, achevèrent de démanteler leur société. Une partie des plus jeunes, dans l’exil et sous l’influence des menées (dans les années 1980) du dictateur libyen, le “colonel“ Kadhafi, organisèrent une nouvelle lutte armée. Entre 1990 et 1995 ils menèrent une guérilla motorisée, très mobile, imitant les rezzous. Défendant l’identité touarègue, ils ne formulèrent pas une revendication nationaliste, ne demandèrent pas un État au Sahara central. Ils exprimèrent, tant au Mali qu’au Niger, épicentres de ce mouvement, leur volonté d’intégration aux États dans lesquels eux et leurs familles vivaient. Faute d’une réponse satisfaisante, ils entretinrent une insécurité endémique (en particulier sous la houlette du charismatique Ibrahim Bahanga). Des troubles plus graves survinrent entre 2006 et 2009, sans que Bamako ne pût et/ou ne voulût apporter les réponses de fond qui auraient convenu.
La création du Mouvement national de libération de l’Azawad-MNLA, à l’automne 2011, se situe dans la continuité de cette insatisfaction, de ces protestations et du caractère marginal de ces organisations. Après une campagne-éclair remportée grâce à la conjonction de l’affaiblissement de l’État malien (notamment la décomposition de son outil militaire), de l’afflux de combattants revenus de Libye avec du matériel plus puissant qu’autrefois et de l’appoint déterminant des groupes salafistes djihadistes, le MNLA proclama unilatéralement l’indépendance de l’Azawad le 6 avril 2012. Mais, divisé, trop peu représentatif, ignoré par la communauté internationale et démuni, il perdit, deux mois plus tard, au profit des salafistes djihadistes, le contrôle du territoire conquis.

B. L’EMIGRATION

Dès 1964, après l’échec de la révolte de 1963, une partie des Kel Adagh s’exila en Algérie (Tamanrasset). Plusieurs vagues grossirent les rangs de la diaspora touarègue durant les sécheresses au Sahel de 1973-1974 et 1984-1986. Ainsi naquit le phénomène “ishumar“. Terme qui désigne une génération de “kel tamasheq“, généralement célibataires (16-35 ans), qui quittèrent leur famille et leur pays de naissance pour aller chercher du travail et/ou fuir la répression. La plupart se dirigèrent vers les deux pays où il existait une communauté touarègue réputée mieux traitée (par exemple, le 15 octobre 1980, dans un discours prononcé à Oubari, le “colonel“ Kadhafi exhorta les Touaregs à venir en Libye, “leur patrie d’origine“) et où, surtout, il y avait des emplois – peu ou pas qualifiés – grâce à la rente pétrolière : l’Algérie et la Libye. Ainsi, des jeunes Touaregs se retrouvèrent parmi les soutiers de la mondialisation. Délaissant leur origine tribale, se détournant des cadres politiques traditionnels impuissants ou corrompus, les “ishumar“ se rassemblèrent autour de leur appartenance ethnique commune, de leurs problèmes partagés et d’un itinéraire de vie semblable. Ils développèrent alors une conscience politique qui les conduisit à formuler des revendications d’intégration et à s’organiser pour défendre celles-ci, tant sur le terrain politique que les armes à la main.
À partir de 1986, en partie suite aux aléas de l’économie mondiale, la nécessité de lutter se renforça. L’Algérie, alors frappée par la rétraction de la rente pétro-gazière, expulsa vers leur pays d’origine les réfugiés touaregs venus du Mali. La situation de ceux qui se trouvaient en Libye se dégrada, car ils perdaient leurs emplois du fait, également, de la chute des cours du pétrole. Forts de leur réputation guerrière, certains s’enrôlèrent dans l’armée de Kadhafi, servant ses sinueux desseins africains et proche-orientaux. Les observateurs affirment que les jeunes Touaregs ne furent pas dupes de cette manipulation. Ils auraient agi en toute connaissance de cause et dans le but de se procurer des armes ainsi que d’acquérir une formation militaire pour, le moment venu, abandonner le dictateur libyen et mener leur propre combat.

C. LE TOURISME

Pour une poignée de Touaregs, la planche de salut sembla se trouver dans le tourisme, une des manifestations les plus visibles de la mondialisation contemporaine. Apparues dans les années 1970, médiatisées par des auteurs talentueux, les méharées attiraient un public occidental disposant de revenus élevés et prêt à payer des sommes substantielles pour découvrir le désert “authentique“ et le mode de vie traditionnel de ses habitants. Plus controversé et répondant à une autre forme d’appel du désert, le rallye Paris-Dakar procura quelque argent entre 1979 et 2008. Là résidait une part de la forte croissance économique enregistrée par le Mali dans les années 1990.
Mais cela ne pouvait constituer qu’une source marginale de revenus, eu égard aux conditions difficiles de vie dans le milieu désertique et à l’absence d’infrastructures, fussent-elles spartiates. Ce type de loisir, exigeant une excellente condition physique, ne pouvait pas convenir à un nombre élevé de vacanciers. Dont le milieu naturel fragile n’aurait, d’ailleurs, pas pu supporter les nuisances. En outre, durement étrillé par l’armée en Algérie, le Groupe salafiste pour la propagande et le combat, devenu Al Qaida dans les pays du Maghreb islamique en 2007, s’implanta à partir de 2003 dans le Sahara central. Ses katibas visèrent les activités touristiques, tout à la fois pour tarir une source importante de devises pour les États qu’il entendait déstabiliser afin d’en prendre le contrôle, pour ternir la réputation de ces États et pour exploiter l’amplification médiatique de son combat que ses forfaits suscitaient.

D. LES ACTIVITES ILLICITES

Lieu de passage difficile mais connectant des espaces locaux, régionaux et transnationaux, le Sahara central s’affirma comme particulièrement propice à toutes sortes de trafics auxquels, pour assurer leur subsistance, certains de ses habitants se livrèrent (comme la traite négrière dont, en dépit de son interdiction en 1815, Tripoli demeura un centre très actif, approvisionné par les pistes transsahariennes) et se livrent toujours. Une partie de la population touarègue, directement ou indirectement, est en affaire avec divers réseaux mafieux et se trouve en connivence avec des organisations terroristes djihadistes. Le trafic s’impose comme la continuation du commerce caravanier sous d’autres formes et avec d’autres “produits“ (véhicules, cigarettes, médicaments, armes – notamment légères -, drogue, émigrants clandestins). Dans la mesure où seuls les Touaregs connaissent les pistes, ceux-ci s’imposent comme des intermédiaires obligés.
Là réside, étrangement, la forme la plus aboutie de l’intégration contemporaine des Touaregs à la mondialisation. Le Sahara central est devenu une immense “zone grise“ pérennisée par une véritable “chaîne d’intérêts“. Les réseaux mafieux et terroristes s’insèrent dans les relations d’affaires très anciennes, souvent assorties de liens familiaux, qui unissent les commerçants (de toute envergure) d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Ouest avec les tribus nomades. Les frontières contemporaines, plus contrôlables qu’on ne le dit souvent – ne serait-ce que par l’obligation de transit par certains lieux (passage, points d’eau, par exemple) – entravent les échanges, mais elles créent aussi des opportunités infinies d’enrichissement pour toute une série d’acteurs. Outre ceux mentionnés précédemment, les réseaux qu’ils connectent intègrent ceux formés avec des complices sis au sein des appareils d’État et des structures de pouvoir, la plupart du temps du bas de l’échelle jusqu’au plus haut niveau. Les personnages et/ou les groupes les plus importants disposent de relais en Amérique (Sud et Nord), en Europe, au Proche-Orient et/ou en Extrême-Orient. On le voit, le maillage des intérêts et des complicités est littéralement “global“. Il prospère localement sur la défaillance des États, dont il constitue une face paradoxalement “positive“ pour une partie des Touaregs. C’est de l’incompétence, de la corruption et de l’absence de l’État, ainsi que de la marginalisation et de l’insécurité dans lesquelles le pouvoir légal tient le nord du Mali, que résulte l’épanouissement des activités certes illicites, mais qui assurent la survie et parfois la fortune d’une partie des Touaregs. Ajoutons que, comme dans toute “zone grise“, la majorité de la population du Sahara-Sahel subit ces agissements délictueux bien plus qu’elle ne les cautionne. L’indigence, le poids des solidarités traditionnelles et l’absence de protection par un État de droit ne laissent guère d’autre possibilité. Tout cela ressemble à ce que l’on observe dans une autre “zone grise“ africaine : la région soumise aux exactions des pirates somaliens.
La conséquence la plus déstabilisatrice de cette criminalisation économique est son évolution en criminalisation politique. Ce qu’illustre le phénomène salafiste djihadiste. En 2003, ses sectateurs exploitèrent les dissensions inter-touarègues et la déliquescence du pouvoir à Bamako pour s’enraciner au Nord Mali. Avec l’argent provenant de la drogue et des rançons d’otages occidentaux, ils recrutèrent des complices et des combattants chez les Touaregs. Dans un autre registre, la création, en 2007, de l’Alliance Touareg Mali-Niger semblait avant tout liée à la volonté d’obtenir la démilitarisation de la zone frontalière de Tin Zawaten, un des hauts lieux de passage des trafics entre l’Afrique de l’Ouest et l’Algérie. La revendication politique paraît avoir été instrumentalisée pour la défense d’intérêts mafieux, même si une partie des combattants croyaient sincèrement lutter pour un objectif avouable. Autre résultat inquiétant, la montée de la violence interne pour la maîtrise des territoires, car le contrôle d’itinéraires et/ou de lieux de stockage génère des revenus de plus en plus considérables. Cela exacerbe les affrontements entre clans et autres sous-groupes, le plus souvent sous couvert de réaffirmation des “droits ancestraux“. Il a même été observé des répercussions sur les compétitions électorales  : financements douteux, utilisation “non-conventionnelle“ de relations privilégiées avec les autorités à Bamako. Tout cela entretient la fragmentation économique, sociale et politique, ce qui bloque l’apparition d’une conscience politique, notamment celle d’un destin commun qui susciterait l’émergence d’une nation touarègue ou le ralliement à la nation malienne.

SOLUTION IMPROBABLE ?

La question touarègue résulte d’une marginalisation dans le cadre de la mondialisation. Or, la marginalisation de certains espaces constitue l’une des caractéristiques de la mondialisation et l’Afrique de l’Ouest demeure une “périphérie“. De plus, cette exclusion profite, à des degrés divers, à de nombreux acteurs qui n’ont par conséquent aucun intérêt au changement. Pourquoi laisseraient-ils démanteler un “système“ aussi rentable, dont les incidences négatives affectent, par surcroît, des pays éloignés, qui leur sont totalement indifférents, voire auxquels ils reprochent leur égoïsme ou leur malfaisance ?
Seule l’émergence économique du continent africain serait susceptible de modifier cette situation. Intégré à l’un et/ou l’autre des “centres“ de la mondialisation (Europe, Amérique du Nord, plutôt qu’Asie, a priori), voire devenant lui-même l’un de ces “centres“ (ses ressources naturelles et démographiques le lui permettraient, du moins en théorie), il circonscrirait ou éliminerait cette “zone grise“ Sahara-Sahel.
Donc, hormis le fait que le contexte politico-militaro-criminel intérieur ne s’y prête guère, le traitement de la question touarègue dans le cadre du seul Mali semble inadapté. La “Stratégie pour le Sahel“, adoptée par l’Union européenne le 29 septembre 2011, va donc dans le bon sens, puisqu’elle lie sécurité, développement et gouvernance, aux échelons local, national et régional. Mais l’indifférence de nombre d’États européens pour ce problème, illustrée par leur faible implication dans le financement des programmes en faveur du Sahel, comme dans le soutien à l’opération Serval ou l’assistance à la reconstruction de l’armée malienne (EUFOR Mali, démarrée à Koulikoro le 2 avril 2013), n’incite guère à l’optimisme et, hélas, ne plaide guère en faveur de leur intelligence politique. Pour espérer effacer le gris de la zone Sahara-Sahel, actuellement partie prenante à la face obscure de la mondialisation, il paraît pourtant nécessaire d’intégrer pleinement l’Afrique de l’Ouest aux réseaux licites, afin de favoriser son développement économique et d’assurer son émergence sur la face claire de la mondialisation.
Docteur en histoire, professeur agrégé de l’Université, Patrice Gourdin enseigne les relations internationales et la géopolitique auprès des élèves-officiers de l’Ecole de l’Air. Auteur de Géopolitiques, manuel pratique, Paris, 2010, Choiseul, 736 pages. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique auquel est adossé le Diploweb.com.
Copyright Mai 2013-Gourdin/Diploweb.com,http://www.diploweb.com/Touaregs-du-Mali-Des-hommes-bleus.html

Plus
. Lire l’article de Patrice Gourdin, « Géopolitique du Mali : un Etat failli ? »
Bibliographie
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. NANTET Bernard, Histoire du Sahara et des Sahariens. Des origines à la fin des grands empires africains, Paris, 2008, Ibis Press, 249 p.
. ROGNON Pierre, Biographie d’un désert, Paris, 1989, Plon, 347 p.
. SAINT GIRONS Anne, Les rébellions touarègues, Paris, 2008, Ibis Press, 186 p.
Copyright Mai 2013-Gourdin/Diploweb.com,http://www.diploweb.com/Touaregs-du-Mali-Des-hommes-bleus.html

Entretien avec Romaric Adekambi, co-fondateur de Agone Drone, sur la vulgarisation de l’usage des drones au Bénin

Romaric Adekambi est le co-fondateur de Agone Drone, une agence de location de drones pour les professionnels du secteur audiovisuel. Avec ...